La Femme murée / Fabienne Juhel. - Le Rouergue, 2018. - (La Brune)

Lorsqu’elle entend parler de Jeanne Devidal (1908-2008), dite la folle de Saint-Lunaire, Fabienne Juhel est tellement fascinée qu’elle s’attèle à la rédaction d’un roman qui permettrait au public de mieux la connaître. A juste raison puisque pour moi-même il s’agissait d’une totale inconnue. Cette femme fortement marquée par la guerre (bombardement de Brest, torture par la Gestapo…) s’installe donc dans cette station balnéaire d’Ile-et-Vilaine pour y vivre de 1950 à 1990 une existence à la fois discrète, solitaire, et très voyante. A la demande de la Préfecture, elle est hospitalisée à Rennes en psychiatrie en 1956 (sa sœur Léonie l’avait été trois ans plus tôt). Elle y subira un traitement par électrochocs. A son retour, à partir de tout ce qu’elle glane, notamment sur la plage, elle ne cesse d’enrober son pavillon d’origine dans de nouvelles couches de murs faites de bric et de broc, bancales, jusqu’à déborder sur la rue. La construction d’un mirador en sera le couronnement. Un tilleul se trouve au milieu du salon et ses compagnons sont ses chats et ses poules. Collecter, assembler, se protéger, sont les maîtres mots de cette vie et l’auteur réussit très bien à inscrire dans nos esprits l’image de cette femme travaillant sur son échelle ou déambulant au bord de la mer avec devant elle sa brouette en acier galvanisé, toute bosselée, la tête encapuchonnée. Un bunker ?, une tanière ?, une carapace ?, une forteresse ?, difficile de définir ce qui s’offre aux yeux, cette protection contre la violence du monde, cette frontière à respecter. Tandis qu’elle ne parle guère qu’avec ses morts, notamment son frère Lucien, mort en déportation, un reportage de journalistes la fait devenir une curiosité pour les touristes français et étrangers. Mais la région est venteuse et l’effondrement de la structure est irrémédiable…
Au final, les détails biographiques ne sont pas très nombreux et ils nous restent bien des questions. C’est que l’auteur a une approche très personnelle et poétique. Il ne s’agit absolument pas d’une biographie classique ou même d’un roman biographique mais plutôt d’un portrait quasi lyrique reposant sur une violente empathie. Cela peut dérouter mais donne tout de même quelque chose de fort et de remarquablement bien écrit. Reste que cette Jeanne Devidal laisse une sensation assez particulière parce que, pour être honnête, si sa créativité peut la rapprocher de l’art brut, sa maison est absolument moche (ce n’est pas le Palais Idéal du Facteur Cheval !) et aussi parce que l'on ressent tout le poids des souffrances cachées.

 Avis : ***

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