« Les patients aiment bien que les infirmières soient jolies, mais ce n’est pas vraiment la raison pour laquelle ils tombent si souvent malades, c’est seulement la raison pour laquelle ils supportent un peu mieux leur maladie. » p. 29
Lui qui se définit comme agoraphobe va devoir fréquenter longuement les hôpitaux. Déjà recousu de partout, victime par le passé d’un delirium tremens, ¾ d’un poumon enlevé en raison de sa consommation de trois paquets de tabac par jour, affublé d’une prothèse du fémur, voilà que David McNeil développe une tumeur cancéreuse de 7 cm à l’œsophage. Parolier pour de nombreux et célèbres chanteurs, écrivain, accessoirement fils du peintre Marc Chagall, il narre, dans ce récit ô combien autobiographique, ce dur passage de sa vie marqué par les endoscopies, scanners, par trois mois épuisants et douloureux de chimio et de radiothérapie. A l’image d’un Pierre Desproges et de son savoureux « Plus cancéreux que moi, tumeur ! », il manie avec maestria l’humour et la dérision. Il a, c’est évident, un vrai sens de la formule, du bon mot. Les souvenirs (l’esprit vagabonde), les points de vue (qui s’emballent de temps en temps et digressent), le vécu hospitalier (souvent terrible), les rêves délirants et les dialogues avec les anges (sous l’effet de la bienfaitrice morphine) sont intriqués. Au final, l’humour, politesse du désespoir, apparaît un peu fanfaron, un peu forcé. C’est inégal, ça part un peu dans tous les sens, impression que cela aurait pu mieux se tenir même si on se laisse porter par certains passages.

 Avis : **

Un Fantôme américain / Hannah Nordhaus. - Plein jour, 2017

« Je crois aux fantômes. Je crois au pouvoir du passé. Je crois que nous pouvons être hantés. » p. 352
Dans les années 1970, un hôtel de Santa Fe (Nouveau-Mexique) portant le nom d’Auberge du repos connaît de multiples manifestations d’un fantôme qui harcèle personnel et clients. Il s’agirait de Julia Staab revenant dans ce qui fut sa maison de 1882 à 1896. L’auteur, étant son arrière-arrière-petite-fille décide de découvrir qui elle était, ce que fut sa vie et celle des siens. Nous nous retrouvons ainsi dans le milieu des juifs-allemands émigrés en Amérique lors de la seconde moitié du 19ème siècle, dans ce qui n’est pas encore un état américain et où se côtoie une population bigarrée comportant nombre d’Hispaniques et d’Indiens. C’est l’histoire d’une jeune fille distinguée égarée en plein far west… On assiste au développement de Santa Fe après 1880 : arrivée du train, de l’éclairage public au gaz, de la première ligne de téléphone, construction de la cathédrale… On se rend compte de ce qu’était encore l’état déplorable de la médecine, de ce que fut la naissance et le développement du spiritisme… La stature d’Abraham Staab (d’indigent il deviendra l’un des hommes les plus riches et les plus influents du Nouveau-Mexique), le mari de Julia, permet à travers la presse locale et les journaux de particuliers de deviner Julia en creux. Et puis, petit miracle, il existe un journal intime de l’arrière-grand-mère de l’auteur couvrant deux années. Auteur qui ne renonce à rien dans sa quête, sa volonté démesurée de savoir et de comprendre, ni au test ADN, ni à la bagatelle d’une demi-douzaine de visites à divers médiums. C’est que, au-delà d’un travail scientifique d’analyse des textes et du contexte de l’époque, elle recherche comme une perception intuitive, une communication d’âme à âme. Comme pour illustrer l’idée qu’émigrer ce n’est pas changer de lieu mais changer d’histoire, dans un douloureux parallèle avec celui des pionniers américains, nous assistons aussi, en Europe, à l’holocauste des juifs et à la disparition d’une partie de la famille. J’adore la démarche, la richesse de la matière brassée, la force d’évocation et les réflexions un tantinet vertigineuses que cela entraîne. Passionnant ! 

Avis : ***

Calpurna et Travis / J. Kelly. - Ecole des loisirs, 2017. - (Médium)

Dans le premier opus, Calpurnia affirmait sa curiosité de scientifique, en butte aux us de l'époque qui la souhaiterait docile et absorbée par les tâches ménagères. Le nouveau siècle est là, 1900 apporte son lot de nouveautés mais Calpurnia a toujours du mal à faire entendre ses aspirations, même au sein de sa famille. Patiemment, inlassablement, elle observe les phénomènes naturels et les animaux (« Toutes les formes de vie s'imbriquaient les unes dans les autres, et il ne fallait en négliger aucune ») ; expérimente au côté de son grand-père (« On apprend davantage de ses échecs que de ses victoires. Et plus l'échec est spectaculaire, plus la leçon est édifiante. ») ; et comprend que son indépendance financière sera la condition de sa liberté. 
Son petit frère Travis, éternel sauveteur d'animaux en détresse, au « visage rayonnant de bonheur, à désarmer un régiment », accompagne sa sœur dans ces péripéties. Il lui vole véritablement la vedette, car si l’on avait aimé la naissance d'un esprit audacieux dans Calpurnia, l'association faite ici entre esprit froid, méthodique et sciences la rend plus insensible, davantage préoccupée par son devenir que par celui de ses sujets d'observation, et même de son frère.
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Plage réservée ! / S. Lescaut. - Le Grand jardin, 2017

Madame Ornithorynque décide d'aller à la plage avec toute sa marmaille. Une sacrée organisation ! Et l'heure n'est pas encore à la détente puisque tous les animaux déjà installés les rejettent : « Pas de bec ici » ; « Pas de poils ici » etc etc. Pas facile d'entrer dans les cases lorsqu'on est ornithorynque ! Surtout face à des obtus... « Dans quel monde on vit ?! » s'insurge Madame Ornithorynque.
Mais on peut compter sur elle pour mener sa troupe -7 enfants ornithorynques avec chacun leur lubie, leur réparti répétitive- à bon port. Mieux : elle ouvrira une plage pour tous, accueillante et tolérante !
Le propos est joyeusement relayé par une illustration aux détails irrésistibles, dans une mise en page bousculant elle aussi les cadres.
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Mon caméléon / Francis de Miomandre.- L'Arbre vengeur, 2017. - (L'Alambic)

« Il y avait entre lui et moi un lien mystérieux, que je ne puis expliquer, que je comprends à peine, et qui ne saurait, malgré le temps, être tout à fait détruit… » p. 177
Simultanément traducteur, critique et romancier, Francis de Miomandre, un prix Goncourt 1908 bien oublié, nous raconte, dans cette réédition de l’édition de 1938, son compagnonnage avec un caméléon dans les années 1920. Un animal qui par son étrangeté concurrence l’ornithorynque. Il le baptise du nom de Séti, le nom de deux pharaons de la 19ème dynastie, il faut bien cela pour un être d’une telle élégance, et se livre durant trois ans à une contemplation éperdue, le laissant libre dans son appartement ou lors de ses sorties. Vous saurez absolument tout des mœurs et aspect du caméléon. C’est que le corps de Séti est l’objet de changements de couleur et encore plus de changements de forme incroyables. Sans parler de son appareil oculaire extravagant ou de cette langue qui se déploie à une vitesse ahurissante. L’auteur établit une telle connivence qu’il ne peut partir en vacances sans Séti voire provoque quelquefois des déplacements principalement pour lui, son besoin de soleil ou la nécessité de varier ses menus d’insectes. Ce livre improbable, véritable hymne à la beauté du caméléon, est hypnotisant. Miomandre a un vrai talent de conteur (équivalent d'un Bill Bryson aujourd'hui). Il a une écriture très fluide, pleine de charme, il se livre à un récit nonchalant agréablement décousu, comme écrit au fil de la plume. Quatre-vingt ans après sa rédaction, il y a vraiment urgence à relire ce texte original d’un extraordinaire observateur et styliste.
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 Avis : ***

Chapeau les singes ! / S. Alzial ; S. Touache. - Sarbacane, 2017

Quelle drôle de déconvenue pour ce marchand de passage dans la jungle : à son réveil, les singes hilares sont coiffés de ses chapeaux, chapardés dans sa charrette ! Une ruse bien menée et le voici sorti d'affaire : il repart avec son précieux chargement.
Même configuration des années plus tard, avec le petit-fils de ce marchand qui voit ses casquettes disparaître. Fort de l'expérience de son grand-père (mais un peu tard), il tente la même ruse.
Voici une joyeuse facétie orchestrée par une chorégraphie mimétique, mise en scène de façon variée dans une illustration colorée et saturée. 

Frère et soeur / Esther Gerritsen. - Albin Michel, 2017. - (Grandes traductions)

Dans son enfance, logeant dans une chambre au sous-sol, fille de marchands de fruits et légumes, Olivia se sentait à l’étroit. Aujourd’hui, à 53 ans, mariée, deux enfants, elle se consacre avec ferveur à son travail qui consiste à sauver des entreprises. Elle est directrice financière dans une entreprise familiale, la Vaisselle Kyvon, qui vend donc de la vaisselle ainsi que de l’équipement ménager. Une vie bien lisse et bien réglée. Sauf que… Son frère aîné Marcus qu’elle a quasiment perdu de vue lui téléphone. Diabétique et ne suivant guère les recommandations des médecins, on va l’amputer d’une jambe. Olivia, ressentant de la culpabilité à son égard, lui propose de loger chez elle durant sa rééducation. Marcus va générer une belle perturbation dans la famille, déstabilisant Olivia et faisant éclater ses belles certitudes au point que c’est elle qui semble soudain amputée de quelque chose. Un très court roman un peu théâtralisé (l’auteur est aussi dramaturge) sur les rapports familiaux. Une petite mise en scène sympathique mais rien de fabuleux.

Avis : **

Ce qui n'a pas de nom / Piedad Bonnett. - Métailié, 2017. - (Bibliothèque hispano-américaine)

« Ça a été dur, vraiment dur. Ça fait trois ans que mes neurones ne répondent plus. » p. 68
Poétesse et dramaturge colombienne reconnue, Piedad Bonnett livre ici un court récit autobiographique. Son fils, Daniel, s’est jeté dans le vide depuis le dernier étage de son immeuble. Daniel, 28 ans, était étudiant en Master à l’Université de Colombia à New-York et se battait au quotidien pour une vie normale. Tardivement, avait été détectée une schizophrénie dont le déclencheur pourrait avoir été un traitement contre l’acné. Sa mère raconte ce qui suit le suicide ainsi que les questionnements autour des dispositions à prendre (enterrement ou incinération ? acceptation du don d’organes ou pas ? cérémonie religieuse ou pas ?), puis revisite les années précédentes et les signes précurseurs (crises délirantes, bouffées paranoïaques). Elle refuse la consolation. Faire son deuil ne peut consister à se contenter d’accepter, à s’apaiser, à passer à autre chose, à tourner la page. Il faut au contraire creuser, gratter la plaie, essayer de comprendre, s'attarder sur la page blanche. Paradoxalement le seul moyen de cautériser. C’est d’une beauté sombre et étouffante, dans une langue sans effets, froide, analytique, marquée par un athéisme affirmé. Pauvres humains qui n’avons que les mots pour maintenir encore un peu nos morts dans le monde des vivants ! Les morts n’ont que la force que leur accordent les vivants écrivait Javier Marias. Un texte de Piedad Bonnett qui vaut qu’on s’y arrête.
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 Avis : **

Les Histoires de Franz / Martin Winckler. - POL, 2017

La famille Farkas est une famille recomposée : Il y a Abraham médecin généraliste et responsable de la maternité de Tilliers, il a fui pour les Etats-Unis puis la France l’Algérie où sa femme est morte dans un attentat, son fils Franz un ado bourré d’acné qui se cherche, Claire assistante et nouvelle épouse du docteur, sa fille Luciane, plus âgée que Franz, en quête de son autonomie.
Nous sommes entre 1965 et 1970. Par certaines pratiques chirurgicales ou la distribution discrète de la pilule à des mineures, Abraham se met dans l’illégalité, tandis que Claire milite clandestinement pour l’émancipation sexuelle des femmes avec une Sœur Evangéline qui décoiffe. En trame de fond, la Guerre d’Algérie, la tristement célèbre manifestation du 17 octobre 1961, Mai 1968, l’affaire Gabriel Russier (du nom de cette enseignante amoureuse d’un de ses élèves âgé de 16 ans, incarnée au cinéma par Annie Girardot en 1971)…
Mais ce second volet de cette suite romanesque porte principalement sur le passage de Franz de l’adolescence à l’âge adulte (pollutions nocturnes, érections incontrôlées, premiers amours, premières déceptions amoureuses, participation à une école expérimentale…) Ce roman polyphonique lui donne beaucoup la parole notamment à travers le journal qu’il écrit à son moi-du-futur de peur d’être à nouveau amnésique (il a perdu la mémoire de ses premières années dans l’attentat qui a tué sa mère) ainsi qu’à travers ses essais littéraires. Il y a bien d’autres narrateurs, y compris la maison familiale elle-même, lourde de ses secrets passés.
L’auteur doit faire attention à ne pas vouloir inclure à tout prix tous les symboles de la période dans son texte sous peine de virer aux clichés. Le livre, en dépit de ses plus de 500 pages, se lit facilement et vite. Lecture agréable. Pas beaucoup plus à en dire néanmoins. Un 3ème volet de l’autre côté de l’Atlantique est annoncé puisque Franz est sur le point de partir un an en Californie dans le cadre d’un programme de l’American Field Corps (structure qui organise des séjours éducatifs).

 Avis : **