Nos vies / Marie-Hélène Lafon. - Buchet-Chastel, 2017

La narratrice, Jeanne Santoire, qui habite Paris, est une retraitée de fraîche date. Elle fait ses courses dans le Franprix de la rue du Rendez-Vous. Elle a les yeux qui traînent et se fixent sur Gordana, une caissière à l’accent rude venue de l’Est de l’Europe, trentenaire aux seins généreux, arborant un air mal luné et dissimulant un pied-bot, ainsi que sur un petit homme sombre d’origine portugaise, Horacio Fortunato, qui porte dans ses mains et ses bras les produits qu’il a choisis en rayon sans utiliser de caddie ou de sac. Notre retraitée s’adonne alors à un exercice d’imagination. Elle tente de deviner ce qu’ont été leur vie, ce qu’elles pourraient être à l’avenir. Elle déplace parfois le curseur, elle voit Horacio s’occuper de la maintenance à Orly puis finalement en chirurgien… Tout cela lui donne l’occasion de s’épancher sur sa propre vie, sur ses proches (sa grand-mère, ses parents, ses amis, son ex-concubin d’origine algérienne, ses voisins…) Cette façon de happer les individus dans un voyeurisme qui frôle l’espionnage, de fantasmer les vies, nous met un peu mal à l’aise. D’ailleurs Jeanne Santoire est prise à son propre piège, vampirisée à son tour, lorsqu’un individu dans la résidence en face de chez elle se branle ostensiblement à la fenêtre en regardant dans sa direction. Juste retour des choses finalement.
On retrouve ici les caractéristiques des romans de Marie-Hélène Lafon notamment son écriture par phrases courtes, syncopées, et son goût des portraits de petites gens même si, pour une fois, elle sort du milieu rural. Pourtant, je trouve fragile son écriture qui passe très bien dans certains de ses livres et qui ici parvient à agacer d’autant qu’elle multiplie les cibles et que celles-ci paraissent traiter moins dans leur être profond que dans des caractéristiques de surface. En n’y prenant garde, on peut friser la caricature ou le cancan. Je n’avais pas aimé L’Annonce, j’avais été emballé par Joseph et je suis déçu par Nos vies

Avis : *

Changement de cap / J. Malone. - Albin Michel, 2017. - (Litt')

Cass est éberluée de découvrir que sa mère a décidé de partir en mer avec ses deux enfants. Quitter sa maison, son jardin botanique si précieux, ses amies, ses habitudes... La perspective de vivre dans un espace aussi exigu qu'un petit bateau ne l'enchante absolument pas. Car cela signifie perte d'intimité, des détails prosaïques comme la "cuve à caca", des réserves de nourriture restreintes et surtout, vivre en permanence avec cette mère qu'elle juge responsable de l'éclatement de la cellule familiale. Mais les faits sont là : elle va passer 4 mois dans une cocotte minute à tempérer sa rancœur, en tentant d'épargner son petit frère qui n'est pas au courant de ce qu'elle sait. Ou croit savoir. 
L'intrigue ne surprendra guère mais la relation de Cass avec sa mère, ses efforts pour s'adapter à une situation qui lui est imposée et surmonter les difficultés de la vie sont beaucoup plus intéressants. Cass durant ce voyage initiatique confrontera le confort de l'enfance aux incertitudes et combats de l'âge adulte. Sa mère sera un modèle du genre, femme luttant pour son indépendance et l'intégrité de son identité.

Par le vent pleuré / Ron Rash. - Seuil, 2017. - (Cadre vert)

Bill, 21 ans, et Eugène, 16 ans, vivent avec leur mère, veuve, chez leur grand-père, médecin généraliste qui a un comportement de tyran à leur égard. Le dimanche, les deux frères aiment garer le pick-up au bord de la rivière et s’adonner à la pêche à la truite. Que faire d’autre à Sylva, une modeste localité de Caroline du Nord déconnectée des évolutions sociétales du pays ? Nous sommes en 1969, en pleine contre-culture. Ligeia Mosely, une gamine rousse, guère plus âgée qu’Eugène, se baigne en bikini riquiqui ou sans rien du tout selon les jours. Elle arrive de Floride où sa vie dissolue a incité ses parents à la confier à ses oncle et tante. Consommatrice et pourvoyeuse de drogue, amatrice de groupes musicaux d’avant-garde, sexuellement bien éveillée et très libre, elle va déniaiser sérieusement les deux garçons. Eugène l’approvisionnera en Valium et en Méthaqualone en se servant discrètement dans l’armoire à médicaments du grand-père et, s’il n’est pas un grand fan de l’herbe, débute pour lui une longue dépendance à l’alcool. Un bel été d'une fulgurante liberté qui se termine par le départ de Ligeia, plus personne n’entendra parler d’elle. 46 ans plus tard, Bill a suivi la voie de chirurgien qui lui était promise dès l’enfance tandis qu’Eugène, sombré dans l’ivrognerie, a abandonné sa carrière d’universitaire, son poste d’enseignant, sa vocation d’écrivain, a blessé sa fille lors d’un accident de voiture en version alcoolisée, a divorcé. C’est alors que surgit en première page du journal du comté la macabre information : on a retrouvé les restes de la jeune Mosely là-même où elle allait se baigner en 1969. 
Rien de révolutionnaire certes, mais un roman noir qui propose 200 pages très bien ficelées et une réflexion autour du passage à la vie adulte, du souvenir, de la mélancolie du temps qui passe, de la culpabilité, du sentiment de trahison...
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Avis : ***

Ils vont tuer Robert Kennedy / Marc Dugain. - Gallimard, 2017. - (Blanche)

"Comment colmater sous une pluie tropicale les fuites d’un toit criblé de balles quand on ne dispose que d’un verre d’enfant à la main." p. 222
Un professeur d’histoire contemporaine canadien du nom d’O’Dugain (toute ressemblance avec l’auteur ne sera pas fortuite) revisite l’énigmatique et sordide histoire de ses parents, la mère s’est suicidée à l’arme à feu ou a peut-être été assassinée, le père a été victime d’un accident de la route ou bien a été poussé dans le ravin et ce le jour même de l’assassinat de Robert F. Kennedy. Ce père très secret était un psychiatre réputé et l’un des grands spécialistes de l’hypnose. Il avait quitté précipitamment la France pour venir s’installer à Vancouver. En creusant un peu plus, il semble avoir eu des rapports avec les services de renseignement britanniques. Notre professeur veut comprendre, il est dans une quête obsessionnelle et convaincu que l’histoire des siens est intimement mêlée à celle des Kennedy. Nous allons donc revisiter avec force détails et points de vue personnels l’histoire du clan Kennedy, notamment bien-sûr les assassinats de JFK (1963) et de Bobby (1968). Une histoire largement composée de compromissions, corruptions, mensonges, secrets… Si le mythe Kennedy en prend un coup que dire de la démocratie américaine ! On comprend mieux que ce qui a été définitivement tué avec la disparition des Kennedy, plus que deux hommes politiques, c’est l’espoir d’une société nouvelle porté par le mouvement culturel de la contre-culture. Rejet de la famille, du monde du travail, de la société de consommation, de la violence, promotion de la liberté sexuelle, de la concorde, du retour à la nature, une utopie qui sombre donc dans le sang, les délires psychédéliques et les overdoses mortelles, laissant place à une Amérique toujours aussi mafieuse, raciste, criminelle, passée reine dans la manipulation, la dissimulation de la vérité et va-t-en-guerre pour le plus grand bonheur des intérêts militaro-industriels (ou de firmes comme Monsanto). C’est un exercice un peu compliqué d’arriver à créer une harmonie entre les chapitres romanesques et ceux qui sont beaucoup plus factuels et relatifs aux évènements historiques. Je ne suis pas sûr que l’auteur y parvient totalement, le romanesque est peut-être un peu trop en retrait. Reste que c’est prenant et qu’il y a une réelle maîtrise du sujet. L'épilogue ne me paraît néanmoins pas des plus réussis.
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Avis : ***

Mercy, Mary, Patty / Lola Lafon. - Actes sud, 2017

En 1974, Patricia Hearst, 20 ans, fille d'un magnat de la presse, s'apprête à épouser un jeune homme de bonne famille. De quoi perpétuer l'ordonnancement du monde. Mais elle est kidnappée par l'Armée symbionaise de libération dont le credo est de « vivre ensemble indifféremment de notre âge, notre sexe ou notre race ». Les activistes exigent une rançon ... pour nourrir les pauvres d'Amérique.
N'en déplaise à papa, aux notables et aux médias, Patricia  ne colle en rien au portrait victimaire qu'ils voudraient lui prêter, embrasse à l'inverse leur cause, jusqu'à participer activement à un braquage. Ses amis sont tués, elle est incarcérée.
« Qui est la vraie Patricia, une marxiste terroriste, une étudiante paumée, une authentique révolutionnaire, une pauvre petite fille riche, héritière à la dérive, une personnalité banale et vide qui a embrassé une cause au hasard, un zombie manipulé, une jeune fille en colère qui tient l'Amérique dans le viseur ? »
C'est ce que devra déterminer le procès, pour lequel Gene Neveva, professeure de passage en France, doit apporter son expertise. Elle se fait aider par Violaine, jeune fille vierge de toute conscience politique, dans la lecture des éléments du dossier. L'histoire se découvre à tâtons, tandis que Gene Neveva interpelle et bouscule Violaine à propos des causes évoquées. L'histoire s'élargit aussi à celles d'autres jeunes filles qui elles aussi ont vu « paradoxalement leur espace de liberté s'agrandir en captivité. » Mercy, Mary, Patty...
Lola Lafon s'adresse à vous Gene Neveva -et comment ne pas se sentir interpelé-, puis c'est un Je qui prend la parole, une souplesse narrative qui contribue à cerner au plus près ces « âmes flottantes (et) identités mouvantes », à « identifier et combattre l'ennemi qu'on porte tous en nous : notre propre conditionnement. »
Un texte qui reste en tête, préférant questionner avec nous la réalité que d'apporter des réponses. Sommes-nous libres de nos choix lorsqu'on a grandi dans un carcan ?
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La souris philosophe / M. Piquemal ; J. Boillat. - Didier, 2017

La souris a sauvé la mise au lion emprisonné, il lui promet protection. Loin de s'en contenter, elle se dit qu'elle pourrait bien briguer le sacre de reine à sa place de roi. S'ensuit une discussion respectueuse sur la nature du pouvoir et la justice. Tous deux vont bientôt avoir l'occasion de mettre leur théorie à l'épreuve de la réalité. 
Lorsque force, sagesse et humilité s’écoutent et se conjuguent, l'exercice du pouvoir gagne en efficacité et en légitimité. 

Le rendez-vous / J. Colombet. - Seuil, 2017

Lapinou, sourire serein au lèvre, est assis sur un gros caillou. « J'attends », explique-t-il à Écureuil, qui l'a rejoint et s'interroge. « En silence » complète-t-il en direction des divers animaux qui s'agglutinent les uns après les autres, questionnent -« Vous attendez quoi ? »- et commentent. Tant et si bien que Lapinou est de plus en plus contrarié. Mais le crépuscule fait son œuvre, tous se calment et l'attente est enfin récompensée. 
Un album tout en expressions et détails à observer pour aborder efficacement, et avec humour, la nuit tombante. 
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L'incroyable voyage de M. Fogg / L. Blanvillain. - Hachette, 2017

Monsieur Fogg, romantique invétéré, croit au bonheur en amour. Il n'hésite pas à jouer les Cupidon en ouvrant les yeux de ses élèves sur l'amour qu'ils se portent en secret. C'est donc grâce au coup de pouce de leur professeur que Nora et Simon vivent leur amour. En revanche, Monsieur Fogg n'a pas été aussi perspicace envers David et n'a pas su déceler les sentiments qu'il porte à la même Nora. 
Par un tour de passe-passe, nos 4 protagonistes se retrouvent en route pour retrouver l'amoureuse imaginaire de David. Tout cela pour consoler M. Fogg du départ de sa femme avec son meilleur ami. L'amour, indéniablement, peut prendre des détours alambiqués. 
Si l'on se laisse prendre au jeu de ces rebondissements aussi nombreux que rocambolesques, le roman fonctionne, grâce aux personnages attachants dans la tête desquels le lecteur se plonge de chapitre en chapitre. M. Fogg, particulièrement, emporte l'adhésion, fantasque, romantique, chevaleresque et adepte de la vérité.
L'amour est balayé dans sa diversité, du coup de foudre aux désillusions en passant par les pulsions, visions idylliques ou plus pragmatiques, nuances d'un sentiment si fort et fluctuant, si puissant et si fragile.
Le style est agréable, la désinvolture s'invitant inopinément, et quelques vérités bien troussées se glissent dans l'intrigue.
« Les parents aussi doivent grandir. »
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Olivia joue les espionnes / I. Falconer. - Seuil, 2017

Olivia, dans cette neuvième aventure, ne s'est pas assagie. Après une énième bêtise de trop, Olivia entend sa mère dire qu'elle hésite à l'emmener dans une « institution ». Olivia habituellement si déchaînée est tétanisée. 
Mais écouter aux portes est un art qu'Olivia, trop électrique, ne maîtrise que partiellement, c'est une autre surprise que celle imaginée qui l'attend. 
Cette petite cochonne, toujours aussi  énergique, inventive, gaffeuse, attachante et irrésistible, nous promet une fois de plus une histoire des plus drôles. Mention spéciale pour l'affection patiente des parents !

L'Invention des corps / Pierre Ducrozet. - Actes sud, 2017. - (Domaine français)

"Le fondement même de Google est de pouvoir, un jour, se passer d'ordinateurs et de connecter directement le cerveau à Internet." p. 147
Alvaro Beltran a grandi au Mexique parmi des gens plutôt aisés, n’a pas connu la violence mais a pourtant toujours eu une rage en lui. Devenu enseignant en informatique, il participe à une manifestation étudiante qui tourne mal. Des participants sont enlevés par la police et 43 sont assassinés. Alvaro échappe de peu à la mort et, traumatisé, enfermé en lui-même, part en marchant pour passer clandestinement aux États-Unis. Passionné d’informatique, il tente de se faire embaucher par Parker Hayes, une des figures majeures de la Silicon Valley. Mais il s’agit d’une espèce de savant fou qui rêve d’un homme augmenté et de devenir immortel et Alvaro est embauché oui… comme cobaye. Cela paye bien, pourtant avec l’aide d’Adèle Cara, une chercheuse française qui se demande de plus en plus ce qu’elle venue faire dans cette galère, va sonner l’heure de la révolte et débuter une longue cavale.
Le roman donne à voir quelque chose qui semble décousu, fait, comme le dit son auteur, de plis, de passages, d’hypertextes, comme si Internet n’en était pas seulement le fond mais aussi la forme. On y croise les transhumanistes et ceux, les hackers d’Anonymous, qui luttent contre le dévoiement d’Internet devenu un agent de la bêtise et de la vulgarité à la solde du capitalisme et de quelques allumés milliardaires, défendent l’utopie d’un outil permettant de casser la verticalité du savoir et du pouvoir grâce aux open source, aux logiciels libres… Bidouilleurs utopistes du San Francisco des années 1960-1970 contre nouveaux riches de la Silicon Valley. C’est aussi l’affrontement entre deux visions du corps, celle qui considère le corps comme une imperfection regrettable et celle qui veut redécouvrir l’animalité écrasée par l’histoire et la société. C’est un livre déroutant, on se laisse porter, on pioche des choses, il laisse au final une sensation un peu étrange.
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 Avis : **

Amour, vengeance et tentes Quechua / E. Billon-Spagnol. - Sarbacane, 2017. - (Exprim')

Au camping Momo's, c'est ambiance familiale ! Tout le monde se connaît, la bonne humeur règne, chacun étant content de se retrouver d'année en année. Tara connaît Adam depuis qu'ils sont tout-petits, mais cette année les retrouvailles n'ont pas le goût du bonheur simple attendu, à cause d'Eva, cette peste d'Eva, qui a des vues sur Adam, juste au moment où Tara se rend compte qu'il est incroyablement sexy.
Les chapitres s'immiscent alternativement dans les pensées des différents vacanciers, sondant les premiers élans amoureux des adolescents et les doutes existentiels de leurs parents. L'énergie des premières lignes contrastent avec la suite, plus âpre, désabusée, complexe, les sentiments y sont décrits avec leur part d'ombre.
Car Tara comprend cette année que la vie évidente et limpide est réservée à l'enfance. Les « deux semaines de rigolade » espérées se transformeront en prise de conscience, chez les adolescents et les adultes, des changements qui se sont joués en eux.
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Si j'étais ministre de la culture / C. Fréchette ; T. Dedieu. - HongFei, 2017

Une ministre de la culture qui décrète la tenue de « journées sans culture », voilà qui n'est pas banal et pour le moins radical. Le but ? Convaincre les pragmatiques, les utilitaristes et les efficients de bien sentir « l'enfer suffocant que seraient nos existences dans cet univers de stricte efficacité. »
Dans le vide culturel qu'elle imagine, mis en image par Thierry Dedieu (à l'initiative de l'édition du texte canadien sous forme d'album), c'est l'absence criante de joie, d'émotions, de rire, d'imagination, d'insouciance, de fantaisie et de distraction qui traverse les pages. 
Un texte à lire en toutes circonstances, comme un rappel fondamental du sel de la liberté et de l'humanité. 

Le Jour d'avant / Sorj Chamandon. - Grasset, 2017

Jean Flavent a choisi la terre à la houille. C’est que son frère Philippe est mort à 21 ans d’un coup de grisou. Il a deux fils de sa femme, Sylwia, une polonaise, Joseph et le petit Michel qui a seize ans de moins que l’aîné. Il n’est pas question que ceux-là descendent au fond. Pourtant Joseph se laissera convaincre par d’autres et rejoindra les mineurs de la fosse Saint-Amé de Liévin-Lens. Dix ans après, c’est la catastrophe du 27 décembre 1974. 42 morts. 42 morts et quel responsable sinon le mépris des ouvriers sacrifiés sur l’autel du rendement et des économies ? C’est que manifestement la sécurité minimum n’a pas été respectée. Michel se sauve de ce monde où le charbon broie, dévore, tous les humains, leur laisse la silicose en cadeau de retraite, là où les liquidateurs de Tchernobyl auront droit à un cancer. Sa mère lui a demandé de ne pas faire d’enfant car c’est trop de souffrance et son père lui a laissé avant de se pendre la lourde charge de les venger de la mine.
Installé à Paris, chauffeur routier, Michel règlera ses comptes, il reviendra, pas maintenant, plus tard, ils paieront c’est sûr. En attendant, son épouse Cécile essaye de mettre du baume sur ses plaies toujours à vif. Il ne rit plus jamais et entretien le souvenir dans un box aménagé du parking de sa résidence, véritable musée miniature.
Au Nord c’était les corons… Sorj Chalandon nous emmène chez les ch’timis pour une histoire racontée avec beaucoup de respect, d’empathie, d’admiration, pour les gens de ce milieu, courageux, fraternels et fiers. La direction prise par le roman surprend et c’est avant quelques rebondissements encore plus inattendus. La construction est subtile et l’auteur sait très bien introduire l’émotion. On verrait assez bien une adaptation au cinéma. Un très bon moment de lecture.
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Avis : ***

Un Funambule sur le sable/ Gilles Marchand. - Aux forges de Vulcain, 2017

"Je comprends aujourd’hui que les vrais héros ne sont pas ceux qui ont des supers pouvoirs, mais ceux qui en sont dépourvus et qui continuent à avancer." p. 356
C’est l’histoire d’un bébé né avec un violon dans la tête. Son père est un inventeur farfelu qui veut créer le premier hélicoptère sous-marin. Sa mère est enseignante de Français au lycée, supporte avec tendresse et bienveillance les délires de son mari et est souvent plongée dans ses livres. Notre jeune Stradi, puisque c’est le surnom dont il va vite hériter, surprotégé par ses parents, va intégrer l’école avec retard et, en raison de sa différence, connaître des difficultés à se faire des amis. Heureusement, il y a Max, un jeune garçon handicapé d’une jambe, et puis les oiseaux avec lesquels mystérieusement Stradi peut dialoguer. Mais ce violon étrangement connecté au fonctionnement de son cerveau, très agréable parfois, est aussi une profonde source de gêne en public lorsqu’il part dans des improvisations inattendues. Et encore source indirecte de douleurs car les médecins ont prescrit au gamin l’injection une fois par mois d’un produit pour que les cordes ne se rompent pas.
Le roman part sur une idée qui n’aurait pas déplu à un Italo Calvino, il prend brièvement des accents de Joël Egloff et se termine dans un univers en folie digne d’un Boris Vian. Cet écart de ton entre le début du roman et sa fin, d’un accouchement (naissance de Stradi) à un autre (naissance de l’enfant de Stradi), est déstabilisant. Faut-il penser que l’état du violon se dégradant, tout l’univers de Stradi se dérègle ? Très emballant au début, traînant un peu ensuite, donnant l’impression d’hésiter sur la direction à prendre, de ne plus trop savoir comment exploiter la bonne idée de départ, puis partant un peu dans tous les sens, certes avec de belles trouvailles. Même si ce type de texte permet les interprétations multiples, j’avoue avoir du mal à comprendre la morale de l’histoire et le sens du parcours de cet être original, asocial, attachant, qui, comme son père, rentre au bout du compte dans le rang, dans la norme, fusse par amour (un amour qui nécessite une amputation d’une part essentielle de chacun voire une reprogrammation des cerveaux). Un avis personnel donc très bancal entre réel enthousiasme, petit malaise et incompréhension.
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Avis **

Une Mer d'huile / Pascal Morin. - Ed. du Rouergue, 2017. - (La Brune)

"Frustrés de ne pas faire, de ne pas être, de ne pas vouloir faire, ni être, autre chose que ce qu’ils étaient." p. 85
Sanary-sur-Mer c’est tous les mois d’août la destination de la famille Lefresne. Une personne par génération : Danielle, 74 ans, ancienne neurologue, matérialiste à l’extrême, Pierre-Marie, son quinquagénaire de fils, psychiatre et psychorigide, divorcé, pas à l’aise avec ses émotions et avec la parole, un ours quoi !, enfin Arthur, 19 ans, une perche de près d’1m 90, doué pour les maths et l’informatique, pour le reste timide, taiseux, solitaire, pensif, limite asocial et puceau en prime. Cette année, sous le soleil de la Côte d’Azur et dans la villa dont elle est propriétaire, Danièle veut briser la routine et la morosité, ce qu’elle fait en embauchant une employée de maison. Prisca n’est pas un mannequin mais elle fera bien l’affaire pour servir de cobaye à l’expérience mise en place par notre clinicienne. Malgré des personnages stéréotypés et une situation assez artificielle, ce court roman ne débute pas si mal : il y a une dose de suspense, on s’attend à un huis clos avec son lot de tensions. Eh bien pas du tout ! On ne sait pas quel chant de sirène l’égare notre Pascal Morin, quelle mouche le pique, mais le voilà carrément parti à transformer son texte en une espèce de feel good un peu ridicule (pléonasme). Certes l’auteur met en exergue une phrase de Pasolini qui dit : « Il ne s’agit pas ici d’un récit réaliste mais d’une parabole. ». Cela ne sauve pas pour autant son livre qui sombre aussi dans une symbolique assez gnangnan.
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 Avis : *

La Disparition de Joseph Mengele / Olivier Guez. - Grasset, 2017

C’est pour un étrange voyage que nous embarque le roman d’Olivier Guez, celui des 30 ans d’exil en Amérique du Sud d’un certain Joseph Mengele, médecin SS tristement célèbre. Nous le suivons dans sa cavale depuis son arrivée en 1949 dans une Argentine péroniste, depuis longtemps en adoration devant le nazisme et le fascisme, au point même d’organiser des itinéraires d’évacuation avec la complicité de fonctionnaires européens corrompus, jusqu’à sa décrépitude dans ses derniers refuges brésiliens. C’est alors un Mengele apeuré, stressé, colérique, malade, paranoïaque (mais jamais pris de remords) que nous montre le romancier. Le tournant étant sans doute en 1959 avec la crainte d’une extradition qui l’oblige à fuir au Paraguay puis en 1960 avec l’enlèvement d’Adolf Eichmann par le Mossad qui le contraint à se terrer au Brésil.
Dans une adroite reconstitution, sont très bien montrés les puissants soutiens dont il bénéficie, les modes de communication avec l’extérieur, les hasards de l’histoire qui font que les recherches sont abandonnées au moment où il était sur le point d’être découvert. L’évolution psychologique de Mengele est finement décrite. C’est vraiment bien documenté et bien réalisé. Prix Renaudot 2017.
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Avis : ***

L'Insoumise de la Porte de Flandre / Fouad Laroui. - Julliard, 2017

Fatima Bencheikh vit à Molenbeck (Bruxelles). Brillante étudiante, de parents marocains, elle décide d’elle-même de porter hijab et djellaba noirs et d’interrompre ses cours. La chose a de quoi surprendre car elle ne fait pas la prière, ne fréquente pas la mosquée. Fatwi la considère comme sa promise, attend l’heure du « viol légal » et, d’ici là, veille à distance à ce qu’elle se comporte avec dignité, c’est-à-dire selon la conception de la décence véhiculée par une certaine forme d’islamisme rétrograde. Mais peut-être que Fatima cache un secret, peut-être n’est-elle pas ce qu’elle paraît, « une moukère en burqa », une femme soumise.
Laroui dans ce court roman qui ressemble davantage à une longue nouvelle explore ses sujets favoris, dénonce les faux dévots, l’oppression de la femme musulmane, en teintant son propos d’une discrète touche d’humour. Comme d’ordinaire, la lecture est facile, c’est d’une bonne tenue sans être un chef-d’œuvre mais occupe une place salutaire dans la production littéraire.
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 Avis : **

Notre vie dans les forêts / Marie Darrieussecq. - POL, 2017

Marie travaille pour une unité psychiatrique non médicamenteuse. Son père a été tué par son grille-pain, sa mère est décédée d’un autre accident domestique d’origine électrique quand elle en avait 16. Nous sommes dans un monde où règnent les drones, les robots espions, le génie génétique. Les humains les mieux considérés disposent d’un clone maintenu artificiellement en vie pour servir de matériel de rechange. Et ça tombe bien car Marie a déjà perdu un poumon, un rein et un œil. Pourtant ce qui la chiffonne c’est qu’elle ne voit pas trace des prélèvements sur son sosie. Elle décide alors de s’enfuir et de rejoindre dans la forêt des fugitifs qui se sont assignés la tâche de libérer les doubles, ces êtres inertes qu’il va falloir réanimer. Il pouvait y avoir effectivement un sujet à traiter mais rien d’excitant ici : le style est plat, ça manque de profondeur, l’ambiance nécessaire n’y est pas, c’est assez prodigieusement pauvre voire un peu niaiseux. Bref, on s’ennuie ferme. A propos d’ennui, jugez donc de la puissance que peut atteindre les phrases de l’auteur : « L’ennui est une sorte de toile dans laquelle on s’empêtre, un suaire, des bandelettes. » Remarquable, non ?
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Avis : *

Un Vautour autour du lit / David McNeil. - Gallimard, 2017. - (Blanche)

"Les patients aiment bien que les infirmières soient jolies, mais ce n’est pas vraiment la raison pour laquelle ils tombent si souvent malades, c’est seulement la raison pour laquelle ils supportent un peu mieux leur maladie." p. 29
Lui qui se définit comme claustrophobe va devoir fréquenter longuement les hôpitaux. Déjà recousu de partout, victime par le passé d’un delirium tremens, ¾ d’un poumon enlevé en raison de sa consommation de trois paquets de tabac par jour, affublé d’une prothèse du fémur, voilà que David McNeil développe une tumeur cancéreuse de 7 cm à l’œsophage. Parolier pour de nombreux et célèbres chanteurs, écrivain, accessoirement fils du peintre Marc Chagall, il narre, dans ce récit ô combien autobiographique, ce dur passage de sa vie marqué par les endoscopies, scanners, par trois mois épuisants et douloureux de chimio et de radiothérapie. A l’image d’un Pierre Desproges et de son savoureux « Plus cancéreux que moi, tumeur ! », il manie avec maestria l’humour et la dérision. Il a, c’est évident, un vrai sens de la formule, du bon mot. Les souvenirs (l’esprit vagabonde), les points de vue (qui s’emballent de temps en temps et digressent), le vécu hospitalier (souvent terrible), les rêves délirants et les dialogues avec les anges (sous l’effet de la bienfaitrice morphine) sont intriqués. Au final, l’humour, politesse du désespoir, apparaît un peu fanfaron, un peu forcé. C’est inégal, ça part un peu dans tous les sens, impression que cela aurait pu mieux se tenir même si on se laisse porter par certains passages.

 Avis : **

Un Fantôme américain / Hannah Nordhaus. - Plein jour, 2017

« Je crois aux fantômes. Je crois au pouvoir du passé. Je crois que nous pouvons être hantés. » p. 352
Dans les années 1970, un hôtel de Santa Fe (Nouveau-Mexique) portant le nom d’Auberge du repos connaît de multiples manifestations d’un fantôme qui harcèle personnel et clients. Il s’agirait de Julia Staab revenant dans ce qui fut sa maison de 1882 à 1896. L’auteur, étant son arrière-arrière-petite-fille décide de découvrir qui elle était, ce que fut sa vie et celle des siens. Nous nous retrouvons ainsi dans le milieu des juifs-allemands émigrés en Amérique lors de la seconde moitié du 19ème siècle, dans ce qui n’est pas encore un état américain et où se côtoie une population bigarrée comportant nombre d’Hispaniques et d’Indiens. C’est l’histoire d’une jeune fille distinguée égarée en plein far west… On assiste au développement de Santa Fe après 1880 : arrivée du train, de l’éclairage public au gaz, de la première ligne de téléphone, construction de la cathédrale… On se rend compte de ce qu’était encore l’état déplorable de la médecine, de ce que fut la naissance et le développement du spiritisme… La stature d’Abraham Staab (d’indigent il deviendra l’un des hommes les plus riches et les plus influents du Nouveau-Mexique), le mari de Julia, permet à travers la presse locale et les journaux de particuliers de deviner Julia en creux. Et puis, petit miracle, il existe un journal intime de l’arrière-grand-mère de l’auteur couvrant deux années. Auteur qui ne renonce à rien dans sa quête, sa volonté démesurée de savoir et de comprendre, ni au test ADN, ni à la bagatelle d’une demi-douzaine de visites à divers médiums. C’est que, au-delà d’un travail scientifique d’analyse des textes et du contexte de l’époque, elle recherche comme une perception intuitive, une communication d’âme à âme. Comme pour illustrer l’idée qu’émigrer ce n’est pas changer de lieu mais changer d’histoire, dans un douloureux parallèle avec celui des pionniers américains, nous assistons aussi, en Europe, à l’holocauste et à la disparition d’une partie de la famille. J’adore la démarche, la richesse de la matière brassée, la force d’évocation et les réflexions un tantinet vertigineuses que cela entraîne. Passionnant ! Coup de coeur.
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Avis : ***

Calpurna et Travis / J. Kelly. - Ecole des loisirs, 2017. - (Médium)

Dans le premier opus, Calpurnia affirmait sa curiosité de scientifique, en butte aux us de l'époque qui la souhaiterait docile et absorbée par les tâches ménagères. Le nouveau siècle est là, 1900 apporte son lot de nouveautés mais Calpurnia a toujours du mal à faire entendre ses aspirations, même au sein de sa famille. Patiemment, inlassablement, elle observe les phénomènes naturels et les animaux (« Toutes les formes de vie s'imbriquaient les unes dans les autres, et il ne fallait en négliger aucune ») ; expérimente au côté de son grand-père (« On apprend davantage de ses échecs que de ses victoires. Et plus l'échec est spectaculaire, plus la leçon est édifiante. ») ; et comprend que son indépendance financière sera la condition de sa liberté. 
Son petit frère Travis, éternel sauveteur d'animaux en détresse, au « visage rayonnant de bonheur, à désarmer un régiment », accompagne sa sœur dans ces péripéties. Il lui vole véritablement la vedette, car si l’on avait aimé la naissance d'un esprit audacieux dans Calpurnia, l'association faite ici entre esprit froid, méthodique et sciences la rend plus insensible, davantage préoccupée par son devenir que par celui de ses sujets d'observation, et même de son frère.
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Plage réservée ! / S. Lescaut. - Le Grand jardin, 2017

Madame Ornithorynque décide d'aller à la plage avec toute sa marmaille. Une sacrée organisation ! Et l'heure n'est pas encore à la détente puisque tous les animaux déjà installés les rejettent : « Pas de bec ici » ; « Pas de poils ici » etc etc. Pas facile d'entrer dans les cases lorsqu'on est ornithorynque ! Surtout face à des obtus... « Dans quel monde on vit ?! » s'insurge Madame Ornithorynque.
Mais on peut compter sur elle pour mener sa troupe -7 enfants ornithorynques avec chacun leur lubie, leur réparti répétitive- à bon port. Mieux : elle ouvrira une plage pour tous, accueillante et tolérante !
Le propos est joyeusement relayé par une illustration aux détails irrésistibles, dans une mise en page bousculant elle aussi les cadres.
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Mon caméléon / Francis de Miomandre.- L'Arbre vengeur, 2017. - (L'Alambic)

"Il y avait entre lui et moi un lien mystérieux, que je ne puis expliquer, que je comprends à peine, et qui ne saurait, malgré le temps, être tout à fait détruit…" p. 177
Simultanément traducteur, critique et romancier, Francis de Miomandre, un prix Goncourt 1908 bien oublié, nous raconte, dans cette réédition de l’édition de 1938, son compagnonnage avec un caméléon dans les années 1920. Un animal qui par son étrangeté concurrence l’ornithorynque. Il le baptise du nom de Séti, le nom de deux pharaons de la 19ème dynastie, il faut bien cela pour un être d’une telle élégance, et se livre durant trois ans à une contemplation éperdue, le laissant libre dans son appartement ou lors de ses sorties. Vous saurez absolument tout des mœurs et aspect du caméléon. C’est que le corps de Séti est l’objet de changements de couleur et encore plus de changements de forme incroyables. Sans parler de son appareil oculaire extravagant ou de cette langue qui se déploie à une vitesse ahurissante. L’auteur établit une telle connivence qu’il ne peut partir en vacances sans Séti voire provoque quelquefois des déplacements principalement pour lui, son besoin de soleil ou la nécessité de varier ses menus d’insectes. Ce livre improbable, véritable hymne à la beauté du caméléon, est hypnotisant. Miomandre a un vrai talent de conteur (équivalent d'un Bill Bryson aujourd'hui). Il a une écriture très fluide, pleine de charme, il offre à un récit nonchalant agréablement décousu, comme écrit au fil de la plume. Quatre-vingt ans après sa rédaction, il y a vraiment urgence à relire ce texte original d’un extraordinaire observateur et styliste.
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 Avis : ***

Chapeau les singes ! / S. Alzial ; S. Touache. - Sarbacane, 2017

Quelle drôle de déconvenue pour ce marchand de passage dans la jungle : à son réveil, les singes hilares sont coiffés de ses chapeaux, chapardés dans sa charrette ! Une ruse bien menée et le voici sorti d'affaire : il repart avec son précieux chargement.
Même configuration des années plus tard, avec le petit-fils de ce marchand qui voit ses casquettes disparaître. Fort de l'expérience de son grand-père (mais un peu tard), il tente la même ruse.
Voici une joyeuse facétie orchestrée par une chorégraphie mimétique, mise en scène de façon variée dans une illustration colorée et saturée. 

Frère et soeur / Esther Gerritsen. - Albin Michel, 2017. - (Grandes traductions)

Dans son enfance, logeant dans une chambre au sous-sol, fille de marchands de fruits et légumes, Olivia se sentait à l’étroit. Aujourd’hui, à 53 ans, mariée, deux enfants, elle se consacre avec ferveur à son travail qui consiste à sauver des entreprises. Elle est directrice financière dans une entreprise familiale, la Vaisselle Kyvon, qui vend donc de la vaisselle ainsi que de l’équipement ménager. Une vie bien lisse et bien réglée. Sauf que… Son frère aîné Marcus qu’elle a quasiment perdu de vue lui téléphone. Diabétique et ne suivant guère les recommandations des médecins, on va l’amputer d’une jambe. Olivia, ressentant de la culpabilité à son égard, lui propose de loger chez elle durant sa rééducation. Marcus va générer une belle perturbation dans la famille, déstabilisant Olivia et faisant éclater ses belles certitudes au point que c’est elle qui semble soudain amputée de quelque chose. Un très court roman un peu théâtralisé (l’auteur est aussi dramaturge) sur les rapports familiaux. Une petite mise en scène sympathique mais rien de fabuleux.

Avis : **

Ce qui n'a pas de nom / Piedad Bonnett. - Métailié, 2017. - (Bibliothèque hispano-américaine)

« Ça a été dur, vraiment dur. Ça fait trois ans que mes neurones ne répondent plus. » p. 68
Poétesse et dramaturge colombienne reconnue, Piedad Bonnett livre ici un court récit autobiographique. Son fils, Daniel, s’est jeté dans le vide depuis le dernier étage de son immeuble. Daniel, 28 ans, était étudiant en Master à l’Université de Colombia à New-York et se battait au quotidien pour une vie normale. Tardivement, avait été détectée une schizophrénie dont le déclencheur pourrait avoir été un traitement contre l’acné. Sa mère raconte ce qui suit le suicide ainsi que les questionnements autour des dispositions à prendre (enterrement ou incinération ? acceptation du don d’organes ou pas ? cérémonie religieuse ou pas ?), puis revisite les années précédentes et les signes précurseurs (crises délirantes, bouffées paranoïaques). Elle refuse la consolation. Faire son deuil ne peut consister à se contenter d’accepter, à s’apaiser, à passer à autre chose, à tourner la page. Il faut au contraire creuser, gratter la plaie, essayer de comprendre, s'attarder sur la page blanche. Paradoxalement le seul moyen de cautériser. C’est d’une beauté sombre et étouffante, dans une langue sans effets, froide, analytique, marquée par un athéisme affirmé. Pauvres humains qui n’avons que les mots pour maintenir encore un peu nos morts dans le monde des vivants ! Les morts n’ont que la force que leur accordent les vivants écrivait Javier Marias. Un texte de Piedad Bonnett qui vaut qu’on s’y arrête.
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 Avis : **

Les Histoires de Franz / Martin Winckler. - POL, 2017

La famille Farkas est une famille recomposée : Il y a Abraham médecin généraliste et responsable de la maternité de Tilliers, il a fui pour les Etats-Unis puis la France l’Algérie où sa femme est morte dans un attentat, son fils Franz un ado bourré d’acné qui se cherche, Claire assistante et nouvelle épouse du docteur, sa fille Luciane, plus âgée que Franz, en quête de son autonomie.
Nous sommes entre 1965 et 1970. Par certaines pratiques chirurgicales ou la distribution discrète de la pilule à des mineures, Abraham se met dans l’illégalité, tandis que Claire milite clandestinement pour l’émancipation sexuelle des femmes avec une Sœur Evangéline qui décoiffe. En trame de fond, la Guerre d’Algérie, la tristement célèbre manifestation du 17 octobre 1961, Mai 1968, l’affaire Gabriel Russier (du nom de cette enseignante amoureuse d’un de ses élèves âgé de 16 ans, incarnée au cinéma par Annie Girardot en 1971)…
Mais ce second volet de cette suite romanesque porte principalement sur le passage de Franz de l’adolescence à l’âge adulte (pollutions nocturnes, érections incontrôlées, premiers amours, premières déceptions amoureuses, participation à une école expérimentale…) Ce roman polyphonique lui donne beaucoup la parole notamment à travers le journal qu’il écrit à son moi-du-futur de peur d’être à nouveau amnésique (il a perdu la mémoire de ses premières années dans l’attentat qui a tué sa mère) ainsi qu’à travers ses essais littéraires. Il y a bien d’autres narrateurs, y compris la maison familiale elle-même, lourde de ses secrets passés.
L’auteur doit faire attention à ne pas vouloir inclure à tout prix tous les symboles de la période dans son texte sous peine de virer aux clichés. Le livre, en dépit de ses plus de 500 pages, se lit facilement et vite. Lecture agréable. Pas beaucoup plus à en dire néanmoins. Un 3ème volet de l’autre côté de l’Atlantique est annoncé puisque Franz est sur le point de partir un an en Californie dans le cadre d’un programme de l’American Field Corps (structure qui organise des séjours éducatifs).
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 Avis : **