Le Livre des livres perdus / Giorgio Van Straten. - Actes sud, 2017. - (Un endroit où aller)

Mystérieusement disparus, volés, victimes d’incendie ou d’héritiers censeurs, le destin de certains manuscrits ou tapuscrits d’écrivains reconnus est parfois terrible. C’est à eux que s’intéresse l’auteur, essayant de reconstituer le parcours de quelques-uns. Il est question ici de Romano Bianchi, de Byron, d’Ernest Hemingway, de Bruno Schulz, du perfectionniste Gogol, de Malcom Lowry, de Walter Benjamin et de la poétesse Sylvia Plath. Une lecture agréable et instructive que ce petit livre en forme d’enquête.
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Avis : **

Un Amour de Mille-Ans / Akira Mizubayashi. - Gallimard, 2017. - (Blanche)

 En voyant les camarades de son entourage tout à la fois nourris par le culte de leur étroite identité ethnique et par la consommation des produits issus de l'industrie culturelle mondiale, elle comprit que rien n'était plus absurde que de s'accrocher à une identité de hasard et à l'adoration béate des idoles préfabriqués par le marketing. p. 44
Sen-nen est un japonais marié à une française. Il se remémore son parcours et notamment son amour inconditionnel de l’opéra et principalement des Noces de Figaro de Mozart, lorsqu’il était jeune étudiant. Il se souvient aussi du choc que fut la rencontre de Clémence, la jeune cantatrice qui chantait Suzanne et qu’il va revoir vingt-neuf ans après. En Sen-nen, ceux qui ont lu les précédents ouvrages de l’auteur, retrouveront beaucoup de spécificité d’Akira Mizubayashi. Au point, qu’à un moment le lecteur se demande s’il ne fait pas que reprendre sous une forme nouvelle, celle du roman, ce qu’il a déjà dit ailleurs. Et puis, la qualité de l’écriture, l’originalité de la construction (est-ce un roman ou une composition musicale ?) emporte finalement tout. Certains passages sont d’une beauté sidérante. Ce japonais qui écrit directement dans un français magnifique est un vrai mystère. Lisez dans l’ordre chronologique ses quatre bouquins, ce sont quatre pépites, il y est finalement toujours question de beauté, d’amour, de liberté, d’élévation de l’être, de transcendance. Superbe !

 Avis : ***

1000 vaches / A. Tariel ; J. de Terssac. - Père Fouettard, 2017

Le fermier a 3 vaches, Mariette, Ginette et Georgette qu'il aime « comme ses enfants ». Et tout est pour le mieux. Lorsqu'un visiteur en costume cravate l'incite à produire plus, le fermier cède, achète plus de vaches. Et toujours plus de vaches. Finis les prénoms, place aux numéros. Mécanisation du travail, vaches surexploitées, paysan épuisé... les vaches sonnent l'heure de la révolte en prenant la poudre d'escampette ! Le paysan revient à la raison. Une issue qu'elles n'ont malheureusement pas dans la réalité. 
Malgré l'approche biaisée et idéalisée des auteurs, l'album constitue une bonne approche pour sensibiliser les enfants à cette perte du lien avec l'animal, entraînant une dérive écologique nuisible à tous. 
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Emile fait l'enterrement / V. Cuvellier ; R. Badel. - Gallimard, 2017. - (Giboulées)

Aujourd'hui, Émile va à un enterrement avec sa pote. Le défunt ?  « Une dame qui est dans la même maison de retraite que sa copine. » Émile a mis « le pull noir. C'est le pull pour être triste. C'est bien d'être triste ». Mains jointes, pour la prière ? Solennels, recueillis, ils entrent dans l'église, écoutent le prêtre.... Et notre vielle copine pince-sans-rire part en vrille, sous l’œil désapprobateur, puis halluciné de l'assemblée. La cérémonie est terminée, notre duo improbable repart au trot, fort satisfait de ce bel enterrement. 
Mêler ainsi, pour un sujet aussi grave que la mort, le sérieux du rituel et les situations extravagantes est risqué. Avec le tandem virtuose Cuvellier/Badel, hilarité garantie et répétée !

Le garage de Gustave / L. Timmers. - P'tit Glénat, 2017

Le garage de Gustave ressemblerait presque à une décharge s'il n'y avait le talent de son propriétaire pour transformer chaque déchet apparent en trouvaille pour ses clients. La girafe frigorifiée dans sa Coccinelle repartira dans un véhicule chauffé ; le rhinocéros tient mal sur sa selle de scooter, qu'à cela ne tienne : Gustave y associe un siège à sa mesure !
Le grand bazar se vide peu à peu, les animaux repartent sur des véhicules améliorés. Après une journée à rendre service, Gustave n'a plus qu'une trouvaille à bidouiller, pour lui-même. 
L'album aux couleurs vives, dans une dynamique de va et vient, respire la bonne humeur. Serviable, cordial et débrouillard, ce petit cochon garagiste est un as du recyclage qui suscite même l'admiration des oiseaux !
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J'ai avalé un arc-en-ciel / E. Ji. - Nathan, 2017

Puce est américaine par sa mère, française par son père. Elle a choisi, pour se sentir libre, de raconter en français, son quotidien sur son blog. Elle nous décrypte une année d'un lycée religieux américain  : mock trial, preppy day, le jeu Assassins... 
Tout cela est raconté façon bright side of the moon, à l'image de la personnalité de Puce appréciée de tous, « à l'aise pour parler à n'importe qui ». Le lycée semble être un lieu presque idyllique où se développe un esprit de groupe assez exceptionnel, notamment avec Sara, Vaneck et Soupe. « Tous les quatre, on a peur de ce qui nous attend. Mais avoir peur ensemble, ce n'est pas comme avoir peur tout seul. Si chacun prend un bout de la peur, elle devient moins forte ».
Il est vraiment intéressant de découvrir plus avant la culture américaine, dans ses us et coutumes et dans une mise en abyme de la langue, avec insertions de répliques en anglais et jeux de traduction. 
Par ailleurs, nous découvrons la rencontre de Puce avec Aiden, si franche, si vraie, si mature. «  D'habitude, je passe ma vie à combattre la médiocrité. Là, j'ai eu l'impression d'être drôle, intéressante, intelligente. C'est génial de rencontrer quelqu'un qui débloque une nouvelle version de vous que vous ne connaissez pas. » A ses côtés, elle redécouvre le familier, se sent en phase avec une version améliorée d'elle-même, tout en ayant du mal à identifier ses sentiments. Écrire sur son blog l'oblige à les clarifier et elle finit par admettre que l'amitié s'étoffe d'un autre sentiment, très puissant.
Ce premier roman apaisant et joyeux décrit les personnages avec bienveillance et les voit avancer vers une version plus vraie, plus assumée d'eux-mêmes, dans une confrontation constructive avec les autres.
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Rage / O. Charpentier. - Gallimard, 2017. - (Scripto)

Elle n'a plus de nom, juste cet attribut qui s'est substitué à lui : Rage. Parce que son prénom la ramène à ce qu'elle a été, à la violence qui a tué celle qu'elle fut. Depuis qu'elle est en France, elle est sur le qui-vive, sur la défensive, tout l'agresse. « Dépression hostile » a-t-on diagnostiqué à la consultation pour Mineurs isolés étrangers. Seule Artémis, elle-aussi réfugiée qui s'est réinventée, sait l'apaiser. Jusqu'à sa rencontre avec un chien gravement blessé. Une victime de la violence des hommes, comme un miroir. 
Avec Jean, un homme pourtant, un ennemi, elle fera tout pour le sauver.  
Avec Jean, elle va apprendre à « conjuguer au futur. C'est un émerveillement et une terreur. »
L'écriture de ce texte court et dense est haletante, viscérale, urgente et la chute fait l'effet d'une libération. La fin d'une asphyxie angoissante. « Il faut faire avec ce qu'on perd... Et avec ce qui nous reste. »
« La mort, pour toi, pour tout le monde ici, c'est injuste. 
Mais ailleurs dans le monde, c'est la mort qui est normale. 
Et la vie, c'est un accident ! »

La fée sorcière / B. Minne ; C. Cneut. - Ecole des loisirs, 2017. - (Pastel)

Marine aurait préféré, et de loin, être une sorcière, mais elle est née fée. Son obstination à vouloir malgré tout rejoindre les sorcières rend sa mère hors d'elle. Furieuse, elle en vient même à chasser sa propre fille. Marine, accueillie parmi les "siennes", peut enfin être elle-même.
Où l'on apprend que les mamans peuvent avoir tord, que l'on peut être heureux en suivant une autre voie que celle à laquelle on nous destine. 
Où l'on apprend également que les filles ont beaucoup à apprendre à leur mère, pour le bonheur de toutes !
L'illustration est à la hauteur de l'oxymore du titre, de cette dichotomie entre vie rangée et désordre libre. Les couleurs ravissent l’œil, camaïeu de rouges, le trait des visages heurte, dérange. L'ensemble créé au final une harmonie convaincante. (Réédition de l'album de 2010).
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Le potager d'Alena / S. Vissière. - Hélium, 2017

Tous les matins en allant à l'école, cette petite fille longe un champ. Elle constate des changements de jour en jour, sans en comprendre au départ les rouages. Puis au fil des pages, on découvre tout le travail, toutes les étapes nécessaires à transformer ce champ en friche pour obtenir au final les produits frais que la fillette et sa maman dégusteront à la fin de l'album. 
En page de garde finale, quelques fruits et légumes classés par saison, pour compléter cette découverte simple de l’agriculture, ce plaisir du légume tout juste tiré de la terre et acheté au marché. 
Le graphisme n'est pas sans évoquer Nathalie Parain.

Le Chien, la neige, un pied / Claudio Morandini. - Anacharsis, 2017

C’est l’histoire d’un vieux, solitaire, taciturne, peu aimable, cradingue à l’extrême et atteint d’importants troubles de la mémoire. Il vit isolé dans un chalet perché si haut qu’il est prisonnier de la neige durant la moitié de l’année. Cette année-là, un chien abandonné lui colle aux basques et il finit, à son grand étonnement, par s’en faire un compagnon et même un interlocuteur pour l’hiver ! Il a tout de même la raison qui vacille un peu cet Adelmo Farandola. Est-ce à cause de ces lignes à haute tension qui vrombissaient au-dessus de sa tête durant son enfance et qui faisaient perdre la boule aux gens du village ? Est-ce à cause des années de guerre pendant lesquelles il a dû apprendre à ignorer la faim, le froid et trouver du réconfort à parler seul tandis qu’il était terré comme un mort-vivant au fond du boyau le plus étroit d’une mine de manganèse ? A la fin d’un interminable hiver, les avalanches ont stoppé leur course à quelques mètres seulement du chalet, charriant un tas de débris, d’animaux morts ainsi qu’un pied humain qui se dresse au-dessus de la neige amassée. Mais qui cela peut-il bien être ? Adelmo Farandola a les souvenirs embrouillés et il serait bien possible, finalement, que ce soit lui qui l’ait abattu. Un portrait original d’un être frustre et misérable à l’état mental dans un équilibre précaire.
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Avis : **

Prendre les loups pour des chiens / Hervé Le Corre. - Rivages, 2016

Après avoir pris six ans pour un braquage, Franck sort de taule. Normalement, il doit retrouver à sa sortie Fabien, son frère, et la moitié du pactole qui lui revient. Normalement… En fait, l’un est parti régler des affaires en Espagne et l’autre semble s’être envolé. C’est Jessica, la petite amie de Fabien qui vient le chercher sur le parking de la maison d’arrêt de Gradignan, une névrosée nymphomane à laquelle Franck ne va pas résister bien longtemps. Il est accueilli dans une famille déjantée, le père est un alcoolo vivant de petits trafics de bagnoles, en lien avec un milieu interlope, la mère est une vieille peau désagréable et puis il y a la petite-fille, Rachel, enfant perturbée, mutique, solitaire, bizarre, subissant vaillamment le monde des adultes au côté d’un grand chien inquiétant. Le pauvre Franck va être embrigadé dans une vengeance dissimulée sous une machination dont il est la victime. Il croyait être en liberté et pourtant les barreaux sont partout : dans ce paysage landais, hérissé de pins, dans sa dépendance aux instincts primaires (sexe, violence…), dans les réminiscences d’un passé d’enfant maltraité… L’espoir de rompre avec un cercle vicieux et de pouvoir repartir à zéro alterne avec les moments de désespoir et d’inéluctabilité. Toutes les dérives lui semblent possibles et autorisées sauf de faire du mal à Rachel, de dévoyer l’enfance. Nous sommes dans du roman noir, très noir, à veine sociale, porté par une écriture simple et très attachée aux minuscules détails. C’est assez puissant. Personnellement, j’ai été un peu déçu par le manque de clarté de l’explication de la machination ainsi que par une fin qui laisse le lecteur un peu dubitatif.
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Avis : **

Jours de soleil / C. Mazard. - Le Muscadier, 2017. - (Rester vivant)

5 nouvelles dans 5 pays du Maghreb et d'ailleurs, où se joue un rapport particulier entre locaux et touristes.
Pape fait visiter le Sénégal à deux français qui veulent de l'authentique, chacun trouvant son intérêt dans cette « duperie mutuelle ».
Un vieux tunisien se fait un devoir de nettoyer la plage pour les touristes. Une femme française saura le regarder, réintroduire entre eux un semblant de relation.  
Partout dans le monde, des femmes sont l'ombre de leur père ou mari.
En côte d'Ivoire, Irénée exerce un métier suranné, envers et contre tous.
Et enfin, dans son bout du monde, Yanis allie technologies modernes et savoir-faire d'ailleurs pour faire renaître son île.
Tranches de vies et rencontres contrastées et riches. 

Entre nous : bébé signe / C. Genin ; S. Thevenet. - Ane bâté, 2017

Le tout petit n'a pas la parole pour nommer, pour s'exprimer. En dehors des cris, des pleurs, le geste, précédant le langage, lui permet d'accéder à une réelle communication. 
Ce recueil de photographies saisit sur le vif les petits en situation d'échange, pour un imagier du quotidien.
Si tous les gestes ne sont pas faciles à reproduire, l'indication de mouvement faisant défaut, l'album donne à voir une pensée sans parole, vive et imagée.
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Maresi / M. Turtschaninoff. - Rageot, 2017

Maresi a rejoint l'abbaye Écarlate sur l'île de Menos. On y trouve uniquement des femmes, de tous âges, exilées ici pour échapper à la misère ou fuir la violence des hommes. La vie est rythmée par différents apprentissages et rituels, tout n'est que quiétude dans une solidarité et une générosité reposantes à lire et à imaginer.
Une partie importante du roman s'attache à la description de cette vie d'apprentissage et de partage. Puis un jour arrive Yaï, terrifiée. Maresi parviendra à l'apaiser, l'amènera à se confier sur son passé d'une violence insoutenable, perpétrée par son propre père sur sa sœur. Violence qui va faire irruption dans l'île sanctuaire...
Récit très atypique qui s'apparente à un mythe -dont le culte est dédié à la Déesse, jeune fille, mère et Vieille- à mi-chemin entre texte féministe et ode à la femme.

« Un endroit où il n'y avait que des femmes, 
où aucun homme n'avait le droit de mettre les pieds ! 
Comment pourraient-elles se débrouiller, survivre ? 
On m'avait appris qu'une femme n'était rien sans un homme... »
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Le petit chat de Lina / K. Sakaï ; Lee. - Ecole des loisirs, 2017

Un chaton mal en point se présente devant la porte... Lina et sa maman le recueille, lui apporte patiemment des soins. Maman s'absente, le chaton disparait ! Lina s'identifie : quelle terreur il doit ressentir !
Si Lina, au départ, aurait préféré acheter un chaton plus présentable, elle se sent bientôt responsable de cette petite boule de poils vulnérable. 
Illustration irrésistible pour une histoire tendre.

Je suis ton soleil / M. Pavlenko. - Flammarion, 2017

Déborah est convaincue qu'elle subit en permanence le « théorème de la scoumoune ». Depuis la rentrée, sa meilleure amie Éloïse se fait distante, ses résultats scolaires chutent, elle tombe sur son père en train d'embrasser une autre femme que sa mère, elle-même en dépression chronique. Et climax de la scoumoune, elle tombe amoureuse d'un garçon... amoureux d'une autre. « Si Baudelaire avait vécu ma vie, il aurait quand même une notion vachement plus aiguë de ce qu'est un spleen. » 
Tout cela n’empêche pas Déborah d'affronter vaillamment petites et grandes contrariétés de la vie. Entre fantaisie et sensibilité, elle tombe et se relève, sort de l'adolescence avec maestria. 
Marie Pavlenko crée une héroïne narratrice très attachante. Son style outrancier combinant hyperbole et humour, les têtes de chapitre atypiques, l'intertextualité, tout cela crée un univers fort. Et au détour de l'exubérance, elle nous cueille dans l'émotion.
« C'est la raison pour laquelle on pleure : s'extraire du monde qui nous fait souffrir. 
Les larmes brouillent les visage, les gens, elles protègent des méchants et de la réalité. »
« C'est fou le nombre de trous que j'ai envie de creuser dans le sol pour me planquer, en ce moment. Une frénésie perforatrice. » 

Chut ! / M. de Cadier ; F. Pigé. - HongFei, 2017

Monsieur Franklin aime le silence, même le chant d'un oiseau l’insupporte. Son nouveau voisin est un bon vivant, aime la musique et les fêtes. Autant dire que la cohabitation s'annonce mal. L'illustration aux teintes douces montre à gauche un râleur taciturne, à droite un voisin qui s'arrange de chaque situation. Lorsque la cabane de Monsieur Franklin s'effondre, son voisin lui vient en aide, silencieusement, efficacement. Monsieur Franklin se sent si bizarre tout à coup...
Un très joli album sur le respect des différences et l'ouverture aux autres. La double chute (page finale et page de garde) est en ce sens très efficace. Voir la notice

Dis ours, tu dors ? / J. John ; B. Davies. - Little urban, 2017

Ours a très très sommeil. 
Canard est très très en forme. 
Et ils sont voisins. 
Il est très tentant, lorsqu'on a une insomnie, de se trouver de la compagnie. Canard va donc, sous divers prétextes, solliciter, déranger, harceler Ours. 
La mise en page de l'album et les situations sont dynamiques. Pas sûr, après avoir lu les échanges mouvementés de ce duo cocasse, que le jeune lecteur ait envie de dormir !

L’Homme de la lumière : Sébastien Racle 1652-1724 / Jean-Louis Grosmaire. - GID, 2016

« Nul ne meurt, il ne fait que s’estomper, se tenir en retrait dans l’invisible, car tout est là, dans le tout. Tout renaît, revient, qui n’est point parti. Ne subsiste que l’harmonie. Le temps a limé les coups et les rudesses, a estompé les cris et les colères, les rages et le sang, lissé les aspérités, pour que la vie s’étale sur l’eau calme d’un lac orné de fleurs de nénuphars soyeuses, une vie pure comme neige sur les monts et les plaines, claire comme chant des oiseaux, limpide et joyeuse comme flots des torrents, douce comme musique du vent sur les feuilles. »
Jean-Louis Grosmaire, écrivain aux racines haut-saônoises mais né en Côte d’Ivoire et parti encore jeune s’installer au Canada, nous livre une biographie passionnante et vivante du père Sébastien Racle. Le père Racle, jésuite pontissalien né en 1652, fait le choix à 37 ans d’aller évangéliser les indiens de la Nouvelle-France. C’est un homme physiquement très solide et intellectuellement brillant. Il partagera durant des décennies la vie pauvre des Abénaquis leur servant de mentor, de médecin de l’âme, de guérisseur du corps… Par ses propres moyens, il apprend les langues indiennes, va jusqu’à composer un dictionnaire de cette langue. Pour son malheur, le territoire où il est, coincé dans un no man’s land entre zone française et zone anglaise, fait de lui un être bien dérangeant pour les autorités et les colons anglais. La ville de Québec est trop loin pour prétendre être en capacité de défendre cet espace. Grosmaire appelle à la barre du tribunal de l’Histoire différents témoins, il examine le père sous tous les angles, empruntant un instant les pensées tendres de ses amis ou le ton acéré de ses ennemis. Il montre à quel point Racle est le produit de sa culture et d’une époque et en même temps comment il en diffère aussi. Sacré bonhomme quoiqu'on en dise et l’auteur a du mal à cacher une admiration que l’on peut partager. Ce docu-fiction est à la fois documenté comme un travail d’historien (nombreuses notes pour les sources) et écrit avec une belle plume de littérateur où percent des accents poétiques d’une grande beauté. Le ton est toujours juste, c’est habile et intelligent. Je me suis régalé !

Avis : ***

Les Flagrants délires d’Hendrik Groen / Hendrik Groen. - Presses de la cité, 2017

« J’ai de plus en plus de fuites. Sur le blanc, les taches pisseuses ressortent. Je préférerais avoir des slips jaunes. » p. 13
« Je suis décidé à ne pas me laisser abattre par la mort, celle des autres du moins. » p. 262
Hendrik Groen, 83 ans un quart, s’ennuie ferme dans une maison de retraite des Pays-Bas, loin d’être la plus cotée, et pense parfois à l’euthanasie comme une solution. Lorsqu’il crée avec quelques autres résidents, parmi les rares supportables, le VIMAPEM, le club des VIeux MAis Pas Encore Morts, les choses changent complètement. Par chacun à tour de rôle, des sorties sont programmées dont le contenu ne sera dévoilé qu’au dernier moment. Amitié, solidarité et bon temps en perspective et merde aux rabat-joie. Le livre dans un style très simple présente le journal de l’année 2013 d’Hendrik, journal-thérapie qui lui permet d’évoquer sa vie, ses pensées, ses coups de gueule, ses émotions et d’aiguiser son regard et sa mémoire. En dépit d’une partie des sujets (vieillesse, charge financière des personnes âgées, maladie, euthanasie), c’est plein d’humour (certes la politesse du désespoir…) et donne un peu de lumière aux dernières années de nos vies. Lecture facile, roman agréable, pas exceptionnel pour autant.

Avis : **

They're not like us t1 : No future / Eric Stephenson ; Simon Gane - Jungle comics, 2017

Sur la terrasse d'un hôpital, une jeune femme en pleurs s'apprête à sauter, un homme lui parle... Syd n’en peut plus d’entendre toutes ces voix dans sa tête, de ressentir toutes les émotions de la foule. Elle recherche le silence, la paix, et l’unique moyen de l’obtenir est de sauter du haut de cet immeuble. Syd n’est pas folle, elle est juste télépathe. Et comme d’autres, elle doit apprendre à contrôler ses pouvoirs. 
They're not like us (''ils ne sont pas comme nous''), raconte le quotidien de jeunes gens dotés de pouvoirs et qui vivent tous ensemble. Cela rappelle évidemment les X-Men, série de Stan Lee et Jack Kirby, mais le récit d'Eric Stephenson se montre très différent. Les héros ne sont pas forcément bien intentionnés et leur passé respectif sont remplis de traumatismes, ils ont, bien sûr, été rejetés par la société, par leur famille et on a essayé de les tuer. Ce premier tome (151 pages !) est très réussi et amorce une réflexion intéressante sur la ''différence'' et l'utilisation des dons pour faire le bien ou le mal ? Découpage en 6 chapitres denses, approche graphique surprenante, belle mise en couleurs, dessins très réussis, à découvrir et à suivre (3 tomes prévus).