Chat pas moi ! / A. Cortey. - Sarbacane, 2017

Ces 2 là jouent à merveille au chat et à la souris, créant un bazar monstre. L'épicier furax devant tant de dégâts, vient mettre le holà. 
Album cartonné grand format qui donne toute latitude aux pitreries des 2 lascars, rythmées de jeux de mot chat-centrés, pour une narration à voix haute chat-mallow. Ambiance électrique dans le texte comme dans les images !

Le prince sauvage et la renarde / J.-P. Arrou-Vignod ; J.-C. Götting. - Gallimard, 2017

Le prince Sauvage est aux dires de tous le « diable en personne » : il « n'aime que le sang », toujours en quête d'un animal à tuer. Sa mère s'en afflige, son père s’enorgueillit, l'enfant grandira donc dans le sang. L'âge adulte ne lui apportera aucune sagesse, il se retrouve piégé lors d'une partie de chasse effrénée. Va-t-il mourir seul dans la neige, à cause d'un de ses propres pièges ? Une renarde s'approche et entame un dialogue avec l'homme, soucieuse de lui faire appréhender les notions d'humilité et de patience. Programme des plus ambitieux...
Conte ample et puissant, dans le propos comme dans les illustrations, opposant violence sanguinaire et pacifisme contemplatif. Le personnage de la renarde est magnifique, parangon d'exigence, de bienveillance et d'indulgence.

Elvis et l'homme au manteau rouge : un conte de Noël / O. Könnecke. - La Martinière, 2017

Elvis est tout excité : demain c'est Noël, et en plus la neige le dispense d'aller travailler ! Mais voici que frappe à la porte un étrange vieil homme tout de rouge vêtu. Il demande de l'aide car il a eu un accident avec son traîneau. Elvis voudrait bien remettre cela à plus tard mais l'homme insiste. Elvis est fortement contrarié, d'autant que tout semble se liguer contre eux. 
Un conte de Noël aux nombreux rebondissements, où les dialogues l'emportent, qui jouent sur l'identité du visiteur sans cesse repoussée, jamais révélée, si ce n'est par le lecteur forcément perspicace. Un troisième personnage apporte une touche irrésistible à cette histoire drôle et enlevée.

Laissez-moi tranquille ! / V. Brosgol. - Bayard, 2017

Cette vieille femme n'a pas la mine amène. Ou alors seulement lorsqu'elle est seule, au calme, avec son tricot. Autant dire jamais tant la maison est «  toute petite » et la famille « très grande », avec une multitude de petits-enfants turbulents. C'est assez ! Elle prend ses affaires de tricot et se réfugie dans les bois. Dans la montagne. Sur la lune. Las, il y a toujours quelqu'un pour la déranger ! Finira-t-elle un jour ses tricots ?!?
Ambiance russe pour ce conte exubérant et surprenant, avec une héroïne aussi bougonne que généreuse.

Les cancres de Rousseau / I. Sané. - Sarbacane, 2017. - (Exprim)

Djirael et sa bande se connaissent depuis toujours, ils s'aiment et se charrient comme des frères. Dans la bande, autrement appelée le komité, il y a la dure intègre, le mytho bavard, la bombe timide, et le clown généreux : « L'association des meufs et des mecs qui n'en ont plus rien à foutre de rien » mais qui mettent un point d'honneur « à rire de la life. » Ils se chambrent, palabrent, avec toujours comme objectif la beauté de la vanne. Djiraël a promis à ses potes une année de terminale grandiose, mémorable, et devenir un délégué des délégués l'y aidera... Son programme officiel ? « La seule chose que j'aie à vous proposer, c'est d'essayer d'être heureux tous ensemble ici, pendant toute une année, et de tenter de réussir tous ensemble. » Officieusement, il avouera à ses potes qu'il espère bien, avec eux, faire quelques bénéfices personnels au passage... Sera-t-il « aussi cynique que les puissants » ou laissera-t-il les valeurs inculquées par sa mère prendre le dessus ?
Djiraël est indéniablement un séducteur, un surdoué qui doit néanmoins « en faire cent fois plus pour obtenir ce que d'autres reçoivent sans effort », parce qu'il est et sera  « toujours l'otage de l'histoire... un maillon sur la longue chaîne de la quête d'identité. »
« Comment réussir à changer le monde quand Dumas et Césaire ont échoué ? » Djiraël a au moins cette « intention de détruire (...) le chacun-pour-soi. »
Insa Sané nous offre un roman rythmé à la langue musicale et joueuse, préambule de ses autres titres déjà parus : Sarcelles-Dakar / Daddy est mort / Du plomb dans le crâne / Gueule de bois
« J'étais ulcéré de ne jamais pouvoir aider les miens faute de pouvoirs ;
de ne jamais réussir à faire entendre ma voix, faute de légitimé ; 
de ne jamais être moi, faute d'être « l'autre ». 
A force d'être faible, issu d'une minorité si invisible, 
je n'avais aucun moyen de hurler contre l’injustice.  »

Passionnément à ma folie / G. Constant. - Rouergue, 2017. - (DoAdo)

C'était son rêve de rentrer en première L avec option Théâtre, mais Gwen ne se doutait pas que sa vie allait devenir une tragédie. Gwen est tombée amoureuse de William, éperdument, étant persuadée de vivre une histoire unique et éternelle. Elle se sent même « venir au monde ». Mais l'idylle s'est terminée brutalement, inexplicablement, Gwen ne voit que l'issue d'en mourir. 
Nous la retrouvons donc à l'hôpital ; en se confiant à son carnet, elle veut comprendre comment l'idylle s'est naufragée. Autopsie d'une histoire d'amour. D'amour ? En réalité, Gwen comprend qu'elle était peut-être davantage amoureuse de l'amour que de William, et que William idolâtrait Gwen tant qu'elle était inconditionnellement sous son emprise. Contraste d'une relation idéalisée et d'une analyse lucide et désabusée. Malgré tout, Gwen aura du mal à se défaire de cette relation : « Je préfère encore le mal qu'il me fait à l'enfer de son absence. »
Texte qui n'est pas sans rappeler T'arracher, éclairé des classiques de l'amour -Mme Bovary, Belle du seigneur, Roméo et Juliette- et aide à décrypter les mécanismes en œuvre dans une relation d'emprise et de manipulation.
   « On tombe amoureux comme ça, aussi connement que ça. 
Parce que, d'un coup d'un seul, on se sent unique. 
On a dans le regard de l'autre une valeur, une particularité, qu'on ignorait posséder. 
On prête à l'être aimé toutes les qualités, et surtout les plus imaginaires, 
et l'on n'en démord plus, car renoncer aux splendeurs des premiers temps, 
c'est mourir de son rêve - insupportable déchéance. »
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Charlie et Ouistiti / L. Snyder ; E. Hughes. - Little Urban, 2017. - (Premiers romans)

Charlie et Ouistiti sont frères. Nous les suivons sur une journée et ces deux loustics ont l'art d'enjoliver leur quotidien, par leur complicité et leurs idées loufoques.
Cette collection, entre album et premier roman, est une réussite. Les 4 chapitres organisés de façon claire, entre texte court et larges illustrations, permettent une lecture progressive fluide.
Autres titres : Barkus / Professeur Goupil 

Le renard et l'étoile / C. Bickford-Smith. - Gallimard, 2017

Renard « vivait dans une forêt dense et profonde. » Grâce à Étoile qui « balayait les ombres devant lui », il ose s'y aventurer, seulement la nuit. Mais un jour Étoile n'est plus là pour le guider. Renard est anéanti, paralysé, comment sortir seul dans cette forêt « froide, sombre et muette » ? Pourtant il finit par se sentir mieux, prêt à sortir à nouveau. 
Quel album somptueux ! Les illustrations aux couleurs de la nuit, avec ses textes cadrés font place à celles de la peur, du deuil, avec une mise en scène du texte incrusté, plus compliqué à lire, comme pour mieux accompagner la sensation d'un monde qui s'écroule. Et toujours ce renard couleur de feu qui s'en détache. 
La force des couleurs, les combinaisons de motifs répétés, d'arabesques et de lignes créent un graphisme à la fois simple et subtile, d'une grande richesse.
L'album dit la force d'une amitié qui rend plus fort, par-delà le manque, par-delà le deuil. 

Renard sauve son vélo / Fibretigre ; F. Ricard. - Rue de l'échiquier, 2017

Renard ne veut pas renoncer à son beau vélo, même cabossé. Plutôt que d'en acheter un nouveau comme on le lui conseille, il veut le faire réparer. Mais voilà qu'on lui vole ! Têtu, il poursuit celui qu'il croit être un voleur et retrouve beaucoup plus que son vélo : une vocation de réparateur. Il redonnera vie à tous ces objets délaissés « pour qu'ils continuent leur histoire ».
Renard et son ami Voisin -que l'on retrouve dans Renard et l'argent gratuit- expérimentent une autre manière de vivre qui préfère le partage à l’individualisme, la débrouillardise à la consommation, le minimalisme à la surabondance de biens, la persévérance au défaitisme. Un héros à suivre assurément !

A pas de loup... / C. Schneider ; H. Pinel. - Seuil, 2017

Claire et Louis, la faim au ventre au cœur de la nuit, se lèvent et prennent à tâtons le chemin de la cuisine. Mais Mamie et Papi sont réveillés malgré leurs précautions, se demandant d'où viennent les bruits. De Grandgrosgris ? De Minouchette ? De Boboa ?
La maison est grande, fournie en décorations qui témoignent de voyages lointains, riche d'une atmosphère dépaysante. Dans la nuit, le quotidien se drape d'une aura d'étrangeté où l'imagination galope.
Tout cela combiné, vous aurez donc un univers feutré très peuplé à décrypter dans l'obscurité jamais effrayante mais à l'inverse porteuse d'un imaginaire à la fois poétique et drôle, offrant un moment d'étrange complicité entre 2 générations.

Jusqu'ici tout va bien / G. D. Schmidt. - Ecole des loisirs, 2017. - (Médium)

Doug déteste Marysville, il déteste avoir déménagé loin de son champion de baseball préféré, dans un trou à rat. Et il le répète a l'envi ! Il raconte son quotidien : un père violent et négatif par principe, un frère hostile, un autre à la guerre... La vie n'est pas rose mais Doug se raccroche au sourire de sa mère, rare mais lumineux, ou aux dessins d'oiseaux de John James Audubon découverts à la bibliothèque. Lorsqu'il évoque ces deux joies, tranchant radicalement avec sa désinvolture insolente habituelle, son plaisir est puissamment communicatif. A Marysville, qu'il déteste peut-être finalement de moins en moins, il se prend à éprouver du plaisir auprès des habitants qui voient en lui des possibles qu'il ignorait : il se découvre donc doué pour le dessin, serviable, amateur de littérature, que d'horizons tout à coup !
Tout l'enjeu de ce roman finalement très quotidien réside donc dans le devenir de Doug. Il donne le meilleur de lui-même et on mesure tout son potentiel. Mais avec un père aussi violent, un environnement aussi lourd, peut-il espérer échapper à l'atavisme ? Jusqu'ici, tout va bien
Doug est un narrateur qui interpelle beaucoup ses lecteurs. Qui dit les choses avec pudeur aussi, nous laissant deviner ce qui l'embarrasse, ce qui le bouleverse trop pour être formuler frontalement. Ses expressions fétiches reviennent un peu trop souvent et la fin sonne un peu hollywoodienne mais après tout l'homme s'apprête bien à marcher sur la lune en cette année 1969 alors comment ne pas croire en l'impossible ?

Le Dernier ermite : l’histoire incroyable d’un homme qui a vécu seul pendant 27 ans dans les forêts du Maine / Michael Finkel. - Lattès, 2017

"La question clé n’était peut-être pas de savoir pourquoi on se retranchait de la société, mais pourquoi on voudrait y rester." p. 173
Lorsqu’en 1986 il s’enfonce dans une forêt du Maine (États-Unis) à seulement 45 km à vol d’oiseau de chez lui et à deux pas de la civilisation, Christopher Knight a 20 ans. Il va vivre dans un modeste camp improvisé mais savamment aménagé, développant des stratégies pour vivre caché et être totalement invisible. Il connaît une solitude absolue et désirée, ne parlant à personne, ne croisant personne. Une quarantaine de fois par an, il s’introduit de nuit dans des bungalows vides de leurs habitants pour refaire ses réserves de nourriture et de matériel, notamment en prévision d’une période hivernale très rude et interminable pendant laquelle il ne se déplace pas de peur de laisser des empreintes dans la neige. Petit à petit, les propriétaires installent des systèmes d’alarme de plus en plus sophistiqués et, même si, rusé, il réussit brillamment à les éviter, il finit tout de même par se faire prendre. Au bout de 27 ans !!! Arrêté, jugé (il a à son actif plus d’un millier de rapines), puis libéré, il devra tenter de se réinsérer dans ce qui passe pour la vraie vie, une vie raisonnable (où l’on doit vivre avec ses manques). L’auteur, journaliste, a noué une fragile relation avec Christopher Knight. Il se livre au récit de cette histoire incroyable mais va bien au-delà, essayant de comprendre la psychologie de cet homme hors norme et le sens que l’on peut donner à sa démarche. Il rapproche l’expérience de Knight d’une véritable quête mystique en partie inconsciente, invite au débat des grands noms comme ceux de Dostoïevski, du célèbre moine trappiste Thomas Merton…, interroge nos propres vies, nos propres choix. C’est passionnant. Même si l’histoire est très différente, on ne peut s’empêcher de repenser au magnifique "Ermites dans la Taïga" de Vassili Peskov.

 Avis : ***

La Bosco / Julie Mazzieri. - Corti, 2017

Jacques Bosco et ses deux enfants accompagnent leur épouse et mère à sa derrière demeure. La famille est pauvre et doit même déjà de l’argent à un certain Ouellette qui se fait pressant. Arrivé devant le cimetière, le veuf demande au chauffeur de faire demi-tour pour éviter qu’on lui réclame les frais funéraires. Le véhicule quitte donc le cortège et Jacques Bosco, comme à son habitude lorsqu’on lui réclame de l’argent, préfère aller s’en jeter un à l’auberge du coin. En l’occurrence, il s’y retrouve en compagnie de jeunes fêtards auxquels il va pouvoir déblatérer tout son soûl et raconter à sa manière la mort de son épouse. A la chute physique de la défunte fait pendant la chute morale de son mari comme vue à travers les yeux de leur fils, Charles. Un court roman en quelques scènes où la mort poisseuse, indécollable, paraît s’infiltrer partout.
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 Avis : **

Coeur de bois / H. Meunier ; R. Lejonc. - Notari, 2017

Aurore se prépare pour une balade dans la fôret avec un vieillard impotent. « La plus belle, c'est moi. Et merde à Blanche-Neige ! » Oui, Aurore est une jeune femme bien dans sa peau, qui gère sa vie de manière assurée, épanouie. Nous la suivons au cœur du bois et découvrons le vieillard : un vieux loup grabataire, autrefois puissant. « Je ne comprends pas vos attentions pour moi qui, naguère, vous ai dévoré toute crue. » Aurore expliquera ce pardon, cette résilience : « Je veux être assez forte pour pouvoir aimer. Même vous. »
Un conte détourné aux couleurs sombres et ouatées mais d'une force impétueuse : Aurore prouve avec maestria que l'on peut terrasser le mal, reprendre le pouvoir sur sa vie sans besoin de vengeance, sans haine. 

The Rain / V. Bergin. - Bayard, 2017

Ru était à une soirée, venait d'embrasser un beau gosse populaire, la vie était belle. Et en quelques heures, les morts se sont accumulés autour d'elle. Il faut désormais intégrer l'idée que la fin du monde est annoncée, la menace provenant d'une pluie contaminée par des bactéries. Quelques gouttes sur les chairs et la mort vous emporte en quelques petites heures.
Ru, jeune fille un peu râleuse jusque là surtout préoccupée par sa popularité, son apparence, en somme sa vie sociale, va devoir apprendre à ne compter que sur elle-même. Mais ce qu'elle découvre dans ce chaos, c'est qu'elle ne peut pas, ne veut pas ignorer les souffrances, lutter pour sa propre survie au détriment des autres. Ru va développer des ressources insoupçonnées, des capacités propres d'autant plus vitales que l'État se montrera... défaillant ? Cyniquement pragmatique ? À la solidarité des uns répondra l'utilitarisme des autres, sans manichéisme néanmoins. 
L'eau est omniprésente, celle, encore saine, que l'on recherche avidement pour étancher la soif, celle que l'on apprend à redouter - The Rain- pour échapper à la mort.
Le ton se veut badin, distant, l'histoire racontée comme si elle pouvait être adaptée au cinéma mais malgré l'humour, l'angoisse est bien là. Avec un message à rappeler : « Vous avez énormément de chance d'être encore en vie. Mais ça, vous le savez déjà, pas vrai ? »
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Sirius / S. Servant. - Rouergue, 2017. - (Epik)

Il n'y a plus grand monde sur terre. Avril et Kid, réfugiés depuis des années dans une cabane en haut d'un arbre ne voient que Madame Mô, régulièrement. Mais bientôt, il faut fuir car Darius a retrouvé leurs traces.
C'est un monde apocalyptique qui cumule toutes les catastrophes. Le dérèglement climatique est poussé à son paroxysme ; un terrible virus a frappé de stérilité toutes les espèces, animales ou végétales, virus véhiculé par les animaux. Ou les réfugiés. Peu importe, il faut un coupable.
Pour précipiter un peu plus vite encore « le monde dans la folie et la mort », s'ajoute une guerre où l'on s'en prend donc aux animaux, éradiqués massivement par l'homme, aux réfugiés, stigmatisés et parqués. Et puis il y a ces messies fous, les étoiles noires, qui tuent pour hâter le dessein de dieu. Oui la fin du monde semble si proche, même le ciel se vide de ses étoiles.
Mais Avril résiste, essaie d'élever Kid du mieux qu'elle le peut et Kid s'avère être un gamin étonnant, d'une bienveillance, d'une détermination et d'une générosité qui tranchent pour le moins avec l'état du monde. Il attire à lui quelques rares animaux survivants et refuse d'en faire de la nourriture, malgré la faim. A leur contact, Kid oublie peu à peu  « le langage et les manières des hommes », communiquant toujours plus profondément avec les quelques animaux qui l'entourent. Kid « l'enfant-animal » et les animaux, en symbiose, semblent savoir où aller. 
Un roman post-apocalyptique qui nous renvoient aux problématiques actuelles : les réfugiés, les intégrismes en réaction à la « déchéance du monde », la surexploitation des animaux traités comme des objets, le nucléaire... autant d'enjeux liés qui pourraient causer notre perte. Kid lui, a choisi d'envisager le monde comme un « même Livre vivant », de vivre et d'être « comme s'il était lui-même un animal (...) peut-être que c'est le futur de l'homme. La seule façon de survivre. »
 « Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que 
depuis qu'elle avait compris qu'il était en train de disparaître. » 

« Un jour peut-être, les hommes s'étaient crus différents. 
Parce que tout leur appartenait. 
Parce qu'ils avaient le pouvoir de vie et de mort sur les autres espèces. 
Mais à présent, à présent, ils étaient nus et grelottants, 
comme au premier jour du monde. » 
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À quoi tu ressembles / M. Wiéner. - Rouergue, 2017. - (DoAdo)

13 nouvelles au rythme de l'année, pour suivre 10 ados (9 garçons et 1 fille), et en creux, leurs parents. Des ados qui ont des vies classiques, que l'on découvre individuellement et en groupe (permettant des résonances entre les nouvelles et leur apportant une densité), en famille, au collège et entre potes... Ils découvrent l'amour, s'interrogent sur leur avenir... « Grandir, c'est clairement marcher vers la liberté brute et jouissive. »
Il arrive néanmoins que dans leur rapport aux adultes, l'impatience des ados se trouve biaisée, voire sapée. L'intrusion du monde parental ou adulte dans l'univers de ces ados qui, tout en se construisant doivent composer avec les  erreurs, doutes et fragilités de leurs parents, provoquent frustration, incompréhension, voire sentiment de trahison. Les adultes ont l'art de jeter un froid, d'installer un malaise qui tranche avec la fougue et la sincérité des jeunes. Qui vont devoir perdre leur candeur.
Mais par-delà cette gêne, l'amour des parents transparaît indubitablement. Notamment dans la dernière nouvelle, la seule donnant la parole à un parent, 10 ans plus tard et apportant la preuve qu'il faut faire confiance à ses enfants.
L'interview de Magali Wiener
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Les mots d'Emile / V. Cuvellier ; R. Badel. - Gallimard, 2017

Émile ne vit pas ici une nouvelle aventure mais se décline dans l'exercice de l'abécédaire. Éprouvé par la logique propre d’Émile et l'humour décalé de l'auteur, l'abécédaire ne ressemblera à aucun autre avec par exemple des C comme croûton -Émile les aime tellement qu'il « met même des croûtons dans ses croûtons » - et Z comme zobi parce c'est tellement bien de dire des gros mots. Pour sûr, vous ne trouverez ce X dans aucun autre abécédaire !
On retrouve l'alliance parfaite entre texte pince-sans-rire et illustration désopilante du tandem Cuvellier-Badel.

Nerval, l'inconsolé / D. Vandermeulen ; D. Cazenave. - Casterman, 2017

Vandermeulen et Cazenave nous dépeignent, dans cette BD biographique, la vie dissolue du poète romantique Gérard de Nerval : Poète mélancolique devenu fou qui trouva la mort de façon tragique. Reconnu pour sa traduction du Faust de Goethe, il ne parvient pourtant pas à se faire un nom de son vivant contrairement à ses amis écrivains (Théophile Gauthier...) ou artistes.
Très bonne BD qui raconte les étapes importantes de la vie de Gérard de Nerval : chaque étape ayant en préambule une phrase d'une des œuvres du poète (Voyage en Orient, Filles de feu) ou de ses correspondances. Les auteurs mettent aussi en perspective ses problèmes de relation avec les femmes.
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Betty Boob / V. Cazot. ; J. Rocheleau. - Casterman, 2017

A la suite d'une ablation du sein gauche, Élisabeth voit son monde s'écrouler. Elle perd son emploi, son copain qui accepte mal la nouvelle situation. Elle essaye de remplacer le manque de ce sein en utilisant une pomme puis un faux-sein. Pour couronner le tout sa perruque s'envole. Mais cette situation ne dure pas car elle se voit embarquée, malgré elle, dans l'aventure d'un cabaret. Elle devient alors Betty Boob.
BD qui traite avec humour d'un sujet grave, sérieux : celui du cancer du sein, sans tomber dans la caricature. Les auteures ne cherchent pas à dramatiser. Le scénario, quoique peu présent, est bien ficelé, teinté d'humour. Le titre en est le reflet (référence à Betty Boop) ainsi que la chanson. Le graphisme de Julie Rocheleau est explosif : les couleurs chaudes, qui invitent à la joie de vivre, sont dominantes.
Très bonne BD, qui certes traite encore de maladie, mais sans être fataliste. Elle insiste sur l'espérance et l'optimisme.


Panama Al Brown / J. Goldstein. ; A.W Inker. - Sarbacane, 2017

Jacques, journaliste, menacé de licenciement se voit proposer une dernier chance : celle de couvrir l'entrée officielle de Jean Cocteau en 1955 à l'Académie Française. Lorsque, dans son discours, Cocteau fait référence à Panama Al Brown, Jacques remarque qu'un journaliste furieux quitte l'Académie Française. Intrigué, il demande à ce dernier quelques explications. Croyant tenir un intéressant sujet, Jacques réussit à convaincre son rédacteur en chef de lui donner carte blanche. Ainsi Jacques part sur les traces de Panama Al Brown, né Alfonso Al Brown, champion du monde catégorie poids mouche mais aussi musicien.
Excellente BD qui met en lumière une fois de plus un champion de boxe. Le scénario de Jacques Goldstein est agrémenté de chansons de l'entre-deux guerres. Le graphisme d'Alex W. Inker présente avec talent le milieu sombre de la boxe ainsi que l'atmosphère des nuits parisiennes et du Bronx.

Une année dans les bois / H. D. Thoreau. - Plume de carotte, 2017

L'album reprend des extraits de Walden, livre-témoignage d'Henry David Thoreau qui a passé deux ans en solitaire dans la nature. 
Il dit la volonté de simplicité, au rythme de la nature et des animaux, l'ascèse d'une vie à la mesure de ses besoins, à l'écoute de ses aspirations les plus sincères. Une vie de modestie et de sagesse, en harmonie avec le monde.
Quelle formidable idée que Plume de carotte ait décidé de publier pour les plus jeunes cette adaptation d'un grand classique dont le message écologiste et minimaliste est à écouter plus que jamais. 
Une initiative salvatrice à encourager !
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La loi du Phajaan / J.-F. Chabas. - Didier, 2017

Kiet devenu vieil homme raconte : alors qu'il n'était qu'un enfant de 10 ans, il se voit confier un jeune éléphant dont il devra briser la volonté. La loi du phajaan. Pour cela, il faut exercer une violence répétée sur l'animal majestueux, aux endroits les plus sensibles, le priver d'eau et de nourriture. Kiet a le sentiment profond d'être dans l'immoralité, dans l'injustice. Mais il n'est qu'un « garçon au jugement balbutiant » et obéit à son père, dans « la plus grande honte et le plus immense chagrin de toute (son) existence. »
Si le phajaan est si éprouvant à lire, c'est que Jean-François Chabas se met dans la peau de l'éléphant : la pire des violences n'est pas physique mais se situe bien dans l'effroi émotionnel de l'éléphant, à la vie sociale très élaborée, anéanti de voir les siens assassinés sous ses yeux.
Les réalités décrites datent d'il y a plus d'un demi-siècle mais le narrateur rappelle que les techniques restent inchangées. « Maintenant on électrocute aussi les éléphants pour les dresser afin que des touristes montent dessus faire leur petit tour glorieux. »
Comme dans ses derniers romans, Jean-François Chabas sonde et explore dans ses moindres détails un événement, qui met en lumière une vie entière racontée beaucoup plus brièvement. Le texte est très fort, la violence décrite insoutenable, à connaître néanmoins pour ne plus en être complice. Elle est néanmoins atténuée par la rédemption annoncée du narrateur.

Le cheval qui galopait sous la terre / T. Dedieu. - T. Magnier, 2017. - (Petite poche)

Petit-Jean, 13 ans, est impatient de rejoindre la mine, non pour la fierté de faire comme son père mais pour rejoindre Grand-Gris, le cheval qu'il aimait tant et a été vendu soudainement à la Compagnie des Charbons. Il peine à reconnaître l'animal, zébré de coupures, terrorisé de ne plus voir la lumière du jour. Bientôt les heures de complicités sous terre ne suffisent plus, il faut trouver une solution digne.
Texte court au style heurté, au plus près des émotions et sensations du cheval.
Un bémol : quel dommage de glisser au détour de ce texte « Il est plus bête qu'un animal » lorsque le texte prouve manifestement toute l'intelligence des animaux.

Grand Ami / J. Hoestlandt. - T. Magnier, 2017. - (Petite poche)

Après un naufrage, Zahyu se retrouve sur une île avec pour seule compagnie un ours. Un ours si bon, si protecteur qu'il devient Grand ami. Ils échangent leurs savoirs, deviennent de plus en plus complices, par delà leurs différences, l'une des plus importantes résidant dans la notion de trésor. Grand Ami a du mal à comprendre le concept d'or, d'argent, le seul trésor à ses yeux étant le miel et le soleil. D'hibernation en hibernation, Grand Ami vieillit et Zahyu grandit, ce dernier ressentant le besoin de voir d'autres horizons. 
L'amitié qui lie l'ours et l'enfant est aussi belle qu'est douloureuse la faille qui se creuse au fur et à mesure que l'enfant devient homme. Comme si, s'arrachant à l'enfance, il perdait sa capacité à savourer les joies simples de l'amitié confiante et de la nature.

Les tototes de Toni / M. Jönsson. - Ecole des loisirs, 2017. - (Pastel)

« Ça suffit ! Les tototes, c'est pour les bébés loups. » A la sentence, le papa de Toni ajoute le geste radical de couper la totote en deux. Et même pire par la suite. Mais Toni est malin, déterminé et ne se laissera pas dicter sa conduite !
L'album revendique le droit aux enfants de prendre eux-mêmes leur décision, de grandir à leur rythme !

Hector et le colibri / N. J. Frith. - Casterman, 2017

Hector et Colibri sont copains. Vraiment. Mais quelques fois, Hector voudrait un peu de silence, de paix, d'espace et de solitude. C'est avoué, il aimerait que Colibri lui lâche un peu la grappe. Message que Colibri a du mal à comprendre, pour le bien, finalement, d'Hector.
La mise en page est à la hauteur de l'énergie du colibri, aux couleurs de la jungle et au diapason de l'amitié, la vraie : fluctuante mais inconditionnelle.
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L'abri / C. Claire ; Qin Leng. - Bayard, 2017

La tempête s'annonce, la famille renard se prépare : elle met des vivres de côté, alimente le feu, tout le monde est à l'abri, l'esprit en paix. Sauf Petit Renard : « Et si des gens sont dehors ? » De fait, on frappe à la porte. Petit Frère et Grand Frère demande l'hospitalité en échange d'un peu de thé. Le refus est ferme et répété. Petit Renard, en aparté, fera un geste. Les deux frères repartent donc tandis le vent fait place à la neige... 
Un album très sensible qui rend bien compte du souci de cette famille de se protéger mais en pose les limites avec ce personnage de Petit Renard. Et si l'empathie ne suffisait pas à convaincre de la légitimité de la solidarité, la chute pose cette équation : on a toujours besoin d'autrui un jour ou l'autre. Et cela rend la vie tellement plus agréable.
Couleurs automnales et trait doux pour une histoire si simple, si juste.

Le chien de la bibliothèque / L. Papp. - Circonflexe, 2017

« Je n'aime PAS lire ! » D'entrée de jeu ! Les choses sont claires, catégoriques, néanmoins précisées par la suite : « Je déteste PARTICULIÈREMENT lire à voix haute. » Et pour cause : butant sur les mots, Madeline ne reçoit que les encouragements de la maîtresse, jamais l'étoile de félicitations. Mais la bibliothécaire va trouver un moyen subtile de réconcilier l'enfant avec la lecture.
Une histoire relayant une méthode existante s'appuyant sur le caractère patient et bienveillant des chiens qui jamais ne jugent. 
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L'ours qui fixe / D. Beedie. - Didier, 2017

Personne n'apprécie d'être fixé sans préambule, sans un mot qui plus est. C'est malheureusement la fâcheuse tendance de cet ours qui se trouve fortement décontenancé lorsqu'il comprend que cette attitude dérange et agace les autres. Tout ce qu'il voulait, c'était entrer en relation avec eux... Une petite grenouille lui expliquera tous les bienfaits d'un simple sourire.
Méthode toute simple pour vaincre sa timidité, nouer des liens sociaux, et renforcer par là-même sa confiance en soi.

La patience du héron / E. L'Homme ; L. Bihorel. - Gallimard, 2017

Mizuki est orpheline, n'a plus qu'une seule attache : la promesse de Shinzo qui, avant de partir en ville « lui avait dit qu'un jour il l'épouserait. » Elle part donc à sa recherche, mais il y aura bien des épreuves avant les retrouvailles, sans que Mizuki renonce jamais à rendre service par ailleurs, figure de patience et de bienveillance.
La double page finale raconte la genèse de l'histoire, la rencontre entre Eric L'homme et Lorène Bihorel, plus connue pour ses spectacles de dessin sur sable. Les résonances avec l'histoire rajoutent à la valeur de l'album puisqu'il y a quelque chose de l'ordre de la relation maître/élève entre eux avec cette valorisation de la patience, cet album étant né 12 ans après leur rencontre. 

La Ville sans juifs : un roman d'après-demain / Hugo Bettauer.- Belfond, 2017. - (Vintage)

"Après la grande expulsion, tout Vienne se transforme en un camp de porteurs de croix gammées." p. 115
Que raconte ce roman écrit en 1922 par un Juif autrichien ou un Autrichien juif ? En 1922, dans une Vienne à la situation financière délicate, on porte au pouvoir un parti dont le grand projet est l’expulsion de tous les juifs d’Autriche sous six mois maximum. A cette fin, des cohortes de trains prioritaires seront spécialement affrétées. Nous assistons aux réactions de divers personnages (commerçants, politiques…) et à leur versatilité dans le temps. Le tout est accompagné des agissements chevaleresques d’un juif revenu en Autriche dissimulé sous l’identité d’un Français et est porté par une histoire d’amour entre lui-même et une jeune autrichienne. Il serait fort exagéré de prétendre qu’il s’agit d’un objet littéraire d’un intérêt majeur. Cependant relire aujourd’hui ce texte est assurément étrange, d’autant plus en observant le télescopage des dates. Le roman est publié en 1922 tandis qu’Hitler prend la tête du parti ouvrier allemand national-socialiste en 1921 et tente un putsch en 1923. En 1925, alors qu’Hitler a été libéré et termine la rédaction de Mein Kampft, Hugo Bettauer est assassiné par un membre du parti nazi. Pour Bettauer, les juifs quittent pacifiquement en train le pays et, comme il est évident que la raison ne peut que triompher au bout de quelques années, la population autrichienne réclamera bientôt leur retour. Quant à l’Allemagne, elle ne sera jamais assez idiote pour se fourvoyer dans un tel comportement de rejet. On le voit l’aspect prémonitoire est saisissant mais tout de même très partiel. Aux yeux de l'Histoire, il fait même carrément preuve d'un optimisme aveugle !
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Avis : **

L'aube sera grandiose / A.-L. Bondoux. - Gallimard, 2017

Ce soir Nine devait participer à une soirée avec ses amis. Mais sa mère Titania en a décidé autrement, la kidnappe sans une explication. Après quelques heures de route, elles arrivent dans une cabane au milieu de nulle part, le réseau fait défaut, le crépuscule guette. L'heure des explications est venue. Sur la raison de leur présence ici, sur leur histoire familiale. Nine apprend qu'elle a des grands-parents vivants, des oncles. Rien d'une famille classique cependant : leur enfance a été jalonnée de déménagements aussi soudains que déchirants, avec à chaque fois un sentiment de dislocation pour chacun des enfants. Mais leur mère, Rose-Aimée possède un « incroyable désir de vivre que rien ne pourrait empêcher. Pas même le chômage. Pas même la pauvreté. Pas même la solitude. » Alors, avec « sa fantaisie, son culot, cette lumière qui émanait d'elle », elle traverse avec ses enfants « le monde, tel qu'il est : avec son infinie beauté, et son lot d' emmerdements. » 
La nuit entière sera nécessaire pour traverser toute l'histoire de Titania, les transitions étant assurées par des retours au présent et des évocations de la vie de Nine. Les révélations sont nombreuses, brutales, vertigineuses même mais Titania promet : L'aube sera grandiose.
Anne-Laure Bondoux est décidément une conteuse hors pair, nous sommes accrochés à ces histoires de vie incroyables, et surtout aux personnalités si fortes de vie, de confiance en l'avenir. 
Comme un clin d’œil à la relation Titania-Nine, c'est Coline Peyrony, fille d'Anne-Laure Bondoux qui illustre le roman.
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La princesse, le loup, le chevalier et le dragon / J. Leroy ; B. Rodriguez. - Actes sud junior, 2017

Personne ne reste cantonné à son rôle dans cette histoire ! La princesse aime la bagarre, le loup chasse les papillons, le dragon souffle des bulles. Le chevalier, lui, est à peu près dans les clous : il aime aussi la bagarre. N'espérez donc pas une histoire classique. En revanche drôle, indéniablement !
La mise en page est savamment orchestrée, distillant les phrases pour ménager ses effets, revisitant les classiques dans la trame comme dans les détails, et ménageant une chute hors scène, pudeur oblige !

Kascha la tsigane / A. C. Voorhoeve. - Bayard, 2017

Il y a beaucoup de non-dits, de mystères dans la famille de Kascha. Sa grande sœur se prépare dans le plus grand secret pour l'enlèvement dans le but de se marier ; ses ancêtres ont été assassinées (il ne faut pas évoquer la mort, la laisser là où elle est) et les coupables courent toujours ; les voisins enfin nourrissent une méfiance, voire une haine et tout le monde semblent s’y résoudre. Et puis, dernièrement, Kascha doit taire elle-même un secret troublant : elle pense avoir le don de prescience.
Une terrible tempête de neige va contraindre des personnes qui jusque-là s'ignoraient à vivre confinées. Le huis-clos permettra de libérer la parole.
Outre la culture Sinti qui nous est donnée à découvrir, le livre évoque avec pudeur le Porajmos, génocide tsigane et montre l'incroyable résilience de ce peuple habitué aux préjugés, au rejet, et qui trace sa voie vaille que vaille, avec une détermination et une droiture dont Kascha est une belle illustration.
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Mariage contre nature / Yukiko Motoya. - Picquier, 2017

Voilà presque quatre ans qu’ils sont mariés. Comme il gagnait plus qu’elle, San en a profité pour arrêter son travail. Lui est scotché des heures durant à la télévision où il regarde des émissions de variétés. Lorsqu’il en aura assez, il jouera de façon obsessionnelle à un jeu idiot sur son iPad. Il ne veut penser à rien, se prélasser sans cesse. Sa femme peut bien s’occuper de la maison et son beau-frère du bricolage ! Elle constate que son visage semble changer, ses yeux et son nez modifier leur ordonnancement dans sa face, se déplacer imperceptiblement puis reprendre leur place. Elle a soudain peur que tous deux se mettent à se ressembler, peur de disparaître en l’autre. Son mari devient un étranger qu’elle ne comprend plus et dont elle se méfie. Différents épisodes rythment le roman : celui où le mari se fait houspiller par une femme pour avoir craché dans la rue et puis celui de l’abandon en montagne de Sansho, le chat d’une voisine et amie, parce que celui-ci pissait partout dans l’appartement. San est toujours là pour aider et résoudre au mieux la situation. Tout cela est sans doute marqué d’une symbolique qui nous échappe un peu. San doit-elle comme le chat Sansho marquer rapidement son territoire (mal lui en a pris) pour ne pas être dévorée par son mari ou pour que ce ne soit pas elle qui finisse abandonner en montagne ? Anecdotique, symbolique ou virant au fantastique, le roman nous laisse songeur et dubitatif même si récompensé en 2016 du prix Akutagawa, l’équivalent du Goncourt français.

 Avis : *

La Forteresse impossible / Jason Rekulak. - Actes sud, 2017

C’était une époque pas si lointaine où on n’allait pas sur Youporn à 14 ans, une époque où l’informatique était encore balbutiante. Nous sommes en 1987 dans les Etats-Unis puritaines de Ronald Reagan. Billy, le narrateur, passionné de programmation informatique et de création de jeux vidéo, et ses deux copains Alf et Clark sont trois lascars physiquement pas trop aidés par mère nature : le premier est un grand fil de fer, le second est enveloppé et a une tête de troll et le dernier est handicapé d’une main. Les hormones les agitent pas mal. Alf a piqué un manuel sexuel dans le tiroir à caleçons de son père et Clark loue 18 fois la vidéo de Kramer contre Kramer pour visionner une scène de nudité qui dure moins d’une minute. Ce jour-là, ils sont dans tous leurs états parce qu’ils viennent de découvrir que le popotin de Vanna White, présentatrice star de La Roue de la fortune, s’exhibait en une du dernier numéro de Playboy. Alors ils cogitent et naissent des stratégies alambiquées pour se procurer ce qu’aucun kiosquier n’acceptera de vendre à des gamins de 14 ans, ni même de laisser feuilleter. Ils sont prêts à tout, mais vraiment à tout, pour arriver à leurs fins nos affamés. C’est fort rigolo au départ, même si moyennement crédible par la suite. On suit Billy, confronté à ses premiers émois amoureux, tellement perturbateurs qu’il finira par en oublier Playboy. Un premier roman d’une lecture légère, distractive, pas très loin de la littérature pour adolescents, un brimborion nostalgique.
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Avis : **

Les Bijoux bleus / Katharina Winkler. - Chambon, 2017

"Ou bien tu te suicides, ou je te pends, devant les enfants." p. 212
Nous sommes en Turquie, Yunus sort du ruisseau où il s’est baigné, croise la petite Filiz qui n’a que 10 ans, et décrète qu’elle lui appartient désormais. Et effectivement, trois ans plus tard, rentrant d’Allemagne, il l’enlève à ses parents, certes avec son consentement (peu éclairé), pour l’épouser alors qu’elle a 13 ans. Le loup est entré dans la bergerie sous un déguisement. Le long calvaire de Filiz puis de ses trois enfants commence et va durer longtemps. C’est que dans son foyer, on pratiquera avant tout la religion des coups. Son saigneur et maître est un immonde sadique, son geôlier, son tortionnaire. Il la roue de coups, la contraint à une totale servitude domestique et sexuelle, lui ruine son estime de soi et la réduit à rien après l’avoir couverte de voiles de la tête aux pieds. En peu de temps, elle est passée de la violence du père à celle de l’instituteur puis à celle du mari, l’éternel violence des hommes, la contrainte par la force et la peur. Le temps semble s’écouler sans jamais la moindre amélioration de la situation et avec la crainte même qu’à un moment elle devienne sans retour possible. Inspiré d’une histoire vraie, le livre est d’une impressionnante dureté, il dit les choses sans fioritures, sans en rajouter, comme à plat, et par fragments. Et même, pudiquement, il ajoute comme une touche poétique à un propos qui d’emblée ne s’y prête guère. Un premier roman qui sort du lot.
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Avis : ***

L'Ordre de la mort / Edouard Ganche. - La Clef d'Argent, 2017. - (KholekTh)

Les éditions La Clef d’Argent sises dans le Jura tente ici de sortir de l’oubli l’auteur Édouard Ganche (1880-1945) qui publia au tout début du XXe siècle une poignée de nouvelles macabres ou insolites dans différentes revues. On y voit la mort sous bien des facettes : mort de l’enfant amie (Grand ami), mort du père (La Mort du médecin), mort de l’épouse (L’Ordre de la mort), mort de la voisine (Chiens !... A la curée !...), suicide de miséreux (Les Misérables), corps aux mains des médecins, médecin démoniaque (Le Génie du mal) ou internes aux propos et aux gestes déplacés (L’Opérée). D’autres nouvelles sont simplement des portraits d’êtres assez repoussants et vaniteux comme Mme Durlangue (Dans la vie), M. Mars (dans la nouvelle éponyme) ou M. Martin (Un Type). L’auteur cède parfois à un style ampoulé et ne peut retenir quelques digressions bucoliques. L’utilisation des apparitions du squelette et du fantôme font datées même pour l’époque. Ça manque de force et ce n’est guère palpitant. On accordera peut-être quelque clémence à la nouvelle L’Opérée où la description méticuleuse, clinique, ainsi que l’irrespect de ceux à qui on confie nos corps, ont un effet absolument terrible, saisissant. Pour le reste, la vérité oblige à dire que ce petit livre au format poche n’est pas à la hauteur de l’espoir d’une surprise agréable mis en lui. Est-ce que cela méritait une réédition ? Il est permis de se poser la question.

Avis : *

Mog et Bunny / J. Kerr. - Albin Michel, 2017

Mog a reçu en cadeau un petit lapin en peluche, Bunny, et ne le quitte plus. Pour jouer, dormir, se balader... Partout, à toutes les heures du jour et de la nuit, Bunny accompagne Mog. « Quelle horrible sale chose » s'exclament M. et Mme Thomas devant le lapin devenu très sale.
Et un soir, le drame : Mog perd Bunny et ne se console pas. Chagrin partagé par les enfants Thomas qui restent solidaires de leur chat.
Ces scènes familiales autour du chat, vivantes, tendres et généreuses, font de cette série une grande réussite.
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L'heure des papapis / L. Major ; F. Ockto Lambert. - Circonflexe, 2017

La maîtresse sème une pagaille généralisée avec sa consigne : elle a demandé aux papas de venir jeudi chercher leur chérubin à la sortie de l'école. Le festival des excuses et de la mauvais foi est lancé, chaque papa, décontenancé, paniqué, se défausse. Mais les mamans trouvent la parade, patiemment, amoureusement. Au final, qui trouvera à s'en plaindre ?
L'heure de l'école vue par des papas animaux, sous l’œil vigilent des mamans, avec quelques gentilles piques, pour un album expressif et dynamique dans les dialogues comme dans l'illustration.

Le Snurtch / S. Ferrell ; C. Santoso. - Alice, 2017. - (Histoires comme ça)

Julie est fort contrariée car le Snurtch la parasite sans cesse à l'école : il fait des bêtises, agresse les autres, rote, dit des gros mots... Punitions en série forcément, mais c'est toujours Julie qui est accusée à sa place ! Alors un jour Julie se concentre et dessine le responsable de ses méfaits. Le début d'un dialogue libérateur avec ses camarades de classe (mais pas avec la maîtresse !).
Si le texte désigne clairement le Snurtch comme le fauteur de troubles, l'illustration joue sur l'ambivalence : Julie et le Snurtch mêlent leur corps tandis que les expressions se distinguent. 
Une manière singulière et très graphique d'évoquer les parts d'ombre, les instincts jaloux voire violents et l'importance d'en prendre conscience, pour mieux les apprivoiser, et de verbaliser, pour se sentir moins seul.

Y aura quelqu'un / T. Scotto ; Csil. - Frimousse, 2017. - (La question)

2 copains se promènent. L'un raconte, très prolixe, une anecdote (interminable), l'autre écoute tout en s’inquiétant de ce qui l'entoure : un cerf aux bois emmêlés, des combats disproportionnés, un bateau en détresse... « T'inquiète, y aura quelqu'un... ! » lui répond le premier, obnubilé par son histoire. Égoïsme et je-m’en-foutisme d'un côté, prise de conscience avortée de l'autre, l'issue sera radicale. 
Deuxième opus de cette collection qui nous interroge, pose ici la question de notre responsabilité. Mais il ne s'agit pas tant d'une question -au vu de l'issue- mais d'un constat : si l'on reste indifférent ou même témoin concerné mais inactif de ce qui se passe dans le monde (souffrance, drames écologiques, guerres, migrations...), nous en souffrirons d'une manière ou d'une autre.
Parti pris narratif et illustrations ne sont pas d'une grande limpidité mais le message vaut que l'on prenne le temps de s'y pencher.

Bye bye bollywood / H. Couturier. - Syros, 2017

Nina est aux anges : sa mère vient de leur annoncer qu'elles partent 3 semaines en Inde. Le pays de Devdas, des Bollywood chatoyants et chantants ! Elle aurait pourtant dû se méfier, elle sait que sa mère est du genre « écolo yoga zen ». C'est donc dans un ashram que Nina, sa petite sœur Garance et leur mère se rendent, où le silence est d'or et les activités exclusivement consacrées au yoga, à la méditation et aux tâches collectives. « Les gens n'étaient pas là pour échanger mais pour cheminer intérieurement. »
« Je suis une fille normale de 15 ans. Le poulet tandoori j'adore, mais avec une connexion Internet haut débit ! » Pour parachever le tableau, il n'y a que 2 autres enfants, une petite de 5 ans et Jésus, un premier de la classe ! Nina râle, mais Nina est intelligente et tente de ne pas se braquer. Son voyage pourra alors prendre une autre saveur.
Elle tombe nez à nez avec Sampat Pat, activiste féministe et égalitariste, et comprend que « le pays de la non-violence ne l'est pas pour ses femmes et ses enfants, comme si Gandhi n'avait pas eu le temps de s'occuper de tout le monde. » Si les lois et les mentalités évoluent, les traditions persistent dans certaines régions de l'Inde. Ainsi Fulki, leur voisine de 15 ans, doit se marier avec un homme de 35 ans son aîné. Nina, Garance et Jésus ne peuvent rester insensibles à cette injustice, tout en comprenant que l'Inde n'est pas l'Europe.
Voilà un roman tonique, avec une ado aussi bougonne qu'attachante car elle ne s’arque-boute pas sur ses a priori et joue de ses complexes. La relation mère fille est savoureuse, autant que celle qui lie Nina à sa petite sœur, et on passe un très bon moment de lecture tout en balayant -certes de façon légère- quelques aspects de la société indienne.
 « Comme dans de nombreux pays du monde,
la femme n'a de vertu que si elle est soumise à l'homme. »

Chat chelou / B. Heena. - Picquier, 2017

Chat chelou est terriblement glouton. Vorace même. Du genre à engloutir un œuf tout rond sans mâcher. Cela peut avoir des conséquences pour le moins inattendues : Chat chelou défèque/accouche d'un adorable poussin. Désappointement. Chat chelou trouvera pourtant que faire, et même avec grand talent. 
L'histoire est somme toute classique mais l'illustration, aux teintes grises et jaunes, est incroyable d’expressivité.
Les postures pataudes et timidement tendres en contradiction avec son physique patibulaire type pitbull nous rendent ce chat chelou complètement irrésistible.
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Dans la forêt de Hokkaido / E. Pessan. - Ecole des loisirs, 2017. - (Médium)

Julie a souvent eu des expériences de télépathie, à deviner ses notes ou retrouver des objets perdus. Mais les cauchemars qui l'assaillent ces dernières nuits sont d'une tout autre nature, d'une puissance vertigineuse : elle se retrouve dans la peau d'un jeune garçon réellement abandonné -elle l'a appris dans la presse- dans une forêt du Japon. Avec lui, elle expérimente de façon sensorielle des émotions qu'elle pensait ne jamais connaître : l'effroi de l'abandon, la faim « terrible et effrayante ». Elle comprend bientôt que si cette expérience est aussi vive, si réelle, c'est qu'elle a des résonances avec sa propre vie.
Ce roman atypique nous plonge dans l'angoisse, ressentie à la mesure du soulagement qui suit, et pousse l'empathie à son paroxysme. Du père venant en aide aux réfugiés, à la fille qui met sa vie en danger en "accompagnant" le petit garçon perdu en forêt, on mesure ce que serait le monde si chacun s'ouvrait davantage à la solidarité, si chacun acceptait de se confronter et de s'impliquer face aux « questions inquiètes que pose le monde ».
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Le collège des éplucheurs de citrouilles / L. Deslandes. - Ecole des loisirs, 2017. - (Médium)

Au collège de Trégondern, on n'étudie point l'anglais mais l'estonien, pas l'informatique mais le langage, par le biais de marionnettes tchèques. On y mange bio, certains profs font cours en chaussons. L'ambiance y est amicale, voire familiale. Forcément, l'effectif se réduit à 30 élèves.
« Les habitudes sont un langage. Des rendez-vous non pris mais honorés. »
Mais voici qu'en cette rentrée arrivent de nouveaux élèves, des internes qui certes font gonfler le chiffre des élèves mais bouleversent les habitudes. Des internes, et surtout, le terrible Henrique avec « son agressivité permanente, sa hargne contre le réel. » Et le réel à Trégondern, en plus de tout le reste, c'est l'absence de réseau : aucun moyen d'utiliser un téléphone portable ni internet ! Et c'est un choix politique !!! Inconcevable pour ces citadins qui n'entendent pas se laisser faire.
Il y a un fossé entre Trégondern où tout est douce routine, où la nature tient une place prépondérante, où tout le monde se connait et les citadins hyperconnectés qui traitent de pd et se castagnent au moindre prétexte. Certes, l'auteur joue sur les stéréotypes en forçant sur la caricature mais les antagonismes sont sujets à rire et l'histoire qui se noue entre Péline et Eliott apaisera les tensions. 
Exubérant et rafraichissant. 
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Handi-Gang / C. Zina. - Libertalia, 2017

Ils sont une dizaine, atteints de divers handicaps, rassemblés au sein du Handi-Gang par la même détermination : cesser d'être résignés et faire en sorte que le monde s'adapte à eux. Ils veulent dénoncer l’oppresseur : l'État, les valides, « tous ceux qui profitent des installations inaccessibles sans les boycotter, tous ceux qui savent et qui ne font rien. » Les revendications sont nombreuses, Sam en est le porte-drapeau, lycéen charismatique en fauteuil ; mais il se voit bientôt disputer le rôle de leader naturel par un certain Isaac qui préfère à la légalité qualifiée de molle, l'action violente et enragée. Le mouvement s'élargit bientôt à d'autres injustices, divisant les membres sur les choix, sur les modalités d'action.
Le roman est foisonnant de personnages dont on découvre l'histoire et le handicap, donne particulièrement la parole à Sam et sa mère, tous deux portés par la même envie de rendre la société plus juste, en questionnement sur les meilleurs moyens d'y parvenir. La narration, nerveuse, vivante, est au service d'une contre-culture résolument positive qui donne une visibilité à tous ceux qu'on ne veut pas voir.
« J'aimerais que quelqu'un qui ne peut pas marcher 
trouve à son état des compensations qui peuvent le rendre heureux, 
oui, j'aimerais montrer que si les regards et les comportements changeaient, 
le handicap ne serait pas si lourd. »
« La haine ne peut pas être un engrais à progrès. »
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Handi-Gang / Cara Zina.- Libertalia, 2017

"La haine ne peut pas être un engrais à progrès." p. 173
Sam est un jeune paraplégique en fauteuil électrique. Il prépare son bac en milieu ordinaire, il est d’ailleurs le seul de son lycée dans ce cas. Djenna, sa mère, est une algérienne qui s’est révoltée contre l’oppression de sa famille. Cette fibre contestataire Sam la sent aussi en lui. Il fonde l'Handi-Gang, une espèce d’intersyndicale du handicap, dans le but de fédérer les énergies et de lutter contre l’inaccessibilité et la discrimination. Il s’agit de faire évoluer peu à peu les esprits et les regards. Esprit de rébellion mais pas de révolution. Pourtant, Sam n'a pas plus une âme de chef que cela et son leadership est vite contesté par de plus virulents. La machine s’emballe, le cap de la légalité et de la non-violence s’éloigne, le club de bons amis se transforme en un repaire de justiciers. Les actions de sensibilisation sont balayées par des pillages organisés, des expéditions punitives, des plasticages d’établissements. Mais où tout cela va-t-il mener ?
On se sent un peu dans la veine Des brigades du rire de Gérard Mordillat c’est-à-dire d’une critique sociale sous forme de comédie, avec des personnages pittoresques type Pieds nickelés. Lecture agréable.  
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Avis : **