Règne animal / J.-B. Del Amo. - Gallimard, 2016. - (Blanche)

1898-1981. 3 périodes, 5 générations, d’Éléonore à Jérôme. Durant ce siècle, des centaines, des milliers de porcs sont élevés par une famille besogneuse, taiseuse, des générations d'hommes qui ne vivent que par et pour cette activité. La tendresse, la joie, sont des sentiments qui n'ébranlent jamais, ou si âprement, le labeur écrasant. « Même les enfants semblent ne rester des enfants que l'espace d'un battement de paupières. Ils viennent au monde comme le petit bétail, le temps de gratter un peu la poussière à la recherche d'une maigre pitance, puis de crever dans une triste solitude. Ils dansent au son du crincrin pour oublier qu'ils sont déjà morts avant même de naître. » 
1914, la grande guerre. Autre horreur. « Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. » Sont-ils pour autant prêts à la guerre ? 
La paix revenue, il faut retourner aux bêtes. Ce ne sont plus un ou deux cochons qu'on élève pour soi. Mais des bâtiments entiers qui ne voient jamais sortir les bêtes si ce n'est pour l'abattoir. Et toujours la tâche harassante, abrutissante, mortifère.
Davantage qu'une lecture, c'est une immersion que l'on vit en parcourant ces 400 pages encrées de pus, de sueur, de sang, de peur, d'urine ou d'autres secrétions nauséabondes et d'odeurs puantes. Une immersion organique, sensorielle et éprouvante, dont on ne pourra sortir ignorants de la réalité de l'élevage, qu'elle concerne les bêtes bien sûr, soumises à l'impératif de rendement, avec tout ce que cela sous-entend de cruauté insoutenable ; mais également les hommes, assommés par un objectif de vie qui leur échappe totalement. Bien sûr, il y a quelques instants de lucidité fulgurante. « Cette impassibilité, cette indifférence durement acquise à l'égard des bêtes, n'est cependant jamais parvenu à estomper chez Joël le sentiment d'une aversion confuse, face à laquelle les mots se dérobent, l'impression -la certitude, à mesure qu'il grandissait- d'une anomalie : celle de l'élevage au cœur même d'un dérèglement bien plus vaste et qui échappe à son entendement, quelque chose d'un mécanisme grippé, fou, par essence incontrôlable, et dont le roulement désaxé les broie, débordant sur leurs vies et au-delà de leurs frontières ; la porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde. » Éclair vite enseveli. Mais en écho, comme un timide espoir, l'incompréhension du petit Jérôme concernant ses aïeuls : « Pourquoi n'est-il pas mal de frapper les bêtes, de leur arracher des morceaux de chair, de leur fracasser le crâne contre un mur ou de les noyer dans un seau, et pourquoi est-il mal de leur donner du plaisir ou de donner du plaisir à Julie-Marie ? »  
L'histoire commence avec Éléonore enfant, se clôt sur elle, face à Jérôme, son arrière-petit-fils mutique qui préfère vivre, comme sa mère et son aïeule, en retrait de ce monde. La seule transmission possible dans cette histoire serait donc l'empathie, la tendresse à inventer. Avec les animaux et avec les hommes puisque nous sommes, rappelons-le, des animaux.
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