Boris : Prout ! / Mathis. - T. Magnier, 2016

Est-il encore besoin de présenter Boris, cet insupportable bambin irrésistible ? Dans cet opus, le petit ange dort... Ses doudous étouffent sous la couette et ourdissent de le virer du lit. Mais la vengeance de Boris sera terrible...ment odorante. 
Dommage que le titre trahisse d'emblée la chute mais le plaisir reste entier, tant Mathis sait réinventer la malice de son personnage et de ses acolytes.

Tant que mon coeur bat / M. Roth. - T. Magnier, 2016

2 histoires courtes mais terribles sur l'aspect nauséabond que peut revêtir l'amour. Dans Elle une marionnette, Esra s’éprend d'Antoine, plus âgé de 15 ans. Il est scénariste, a fait les Beaux-Arts, de quoi subjuguer la jeunes fille timide. « J'ai peur de ce qui peut arriver mais je ne peux plus faire machine arrière ». Esra se laisse envahir, puis submerger par la passion. Son ami Bastien assiste impuissant à l'éloignement et l'effacement de la jeune fille.  
Et grandir maintenant alterne les points de vue de Cyril et Laura. Le premier dit ne jamais avoir aimé la seconde qui pourtant le voyait comme une planche de salut. Seuls les corps parlent, le dialogue est pauvre, les malentendus s'approfondissent. Jusqu'à l'ultime vérité qui ne supporte plus aucun faux-semblant. 
C'est une vision bien sombre de l'amour dépeinte ici par Madeline Roth où l'égoïsme et le narcissisme des hommes broient l'idéalisme des jeunes filles en quête d'absolu. Point de salut, ou si peu.
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Un été avec Victor Hugo / L. El Makki ; G. Gallienne. - Ed. des Equateurs, 2016

Un été avec Victor Hugo est à l’origine une série d’émissions produites par Laura El Makki et Guillaume Gallienne, et diffusées pendant l’été 2015 sur France Inter. Organisé en thématique, ce livre alterne des passages documentaires et des textes littéraires de Victor Hugo. En été, en hiver, durant les heures sombres… qu’il est bon de retrouver cet humaniste visionnaire, partager un peu de son temps avec cet esprit avide de justice et ce poète éprouvé. A lire comme un message d’espoir !
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Sables mouvants : 1989, les derniers jours du Mur de Berlin / M. Mönch, A. Lahl. ; K. Kahane. - L'Agrume, 2016

Tom Sandman, grand reporter de guerre pour un journal new-yorkais anticommuniste, revient de Chine après avoir couvert les massacres de Tian'anmen. Dès son retour, il est envoyé par son chef de rédaction à Berlin. Là, il est chargé de couvrir la commémoration des 40 ans de la RDA. Pour cela, il est aidé par Ingrid, une jeune berlinoise au passé douloureux. Entre eux une idylle va naître. Mais Tom Sandman est, depuis son arrivée à Berlin, en proie à des rages de dents terribles. Très vite la situation se complique en RDA. Les évènements se précipitent. Or Tom Sandman, à cause de ses rages de dents, doit être hospitalisé ce qui l'empêche d'assister à la Chute du Mur le 9 novembre 1989.
Excellente BD documentaire qui retrace avec précision les derniers jours de la RDA. Elle témoigne aussi du quotidien vécu par les allemands dans ce pays dirigé par Enrich Honecker puis Egon Krenz. Quotidien où la dénonciation était encouragée : l'intérêt de la patrie prévalant sur celui de la famille.

Martha et Alan : d'après les souvenirs d'Alan Igram Cope / E. Guibert.- L'Association, 2016.

Emmanuel Guibert a rencontré Alan Cope, ancien GI resté en France après la seconde guerre mondiale. Pendant 4 ans, il a recueilli ses confidences et des liens d’amitié se sont tissés entre les deux hommes. L’auteur a raconté l’histoire d’Alan dans plusieurs romans graphiques. Ici, il renouvelle son hommage à son ami, mort en 1999, en relatant la belle amitié entre Alan enfant et une petite fille : Martha. Il dessine dans cet album une enfance rêvée à l’ombre d’un Jacaranda : chanter dans une chorale, revenir à pied de l’école, chuter d’un arbre, vivre libre et heureux malgré des conditions de vie rudes pour Alan. Cette relation presque amoureuse va s’arrêter vers leurs 12 ans. Adolescents, ils se retrouveront (mal) à 18 ans, juste avant la mobilisation d’Alan en 1941. Ce n’est que vers l’âge de 60 ans que Martha et Alan renoueront une amitié par correspondance. Emmanuel Guibert parvient à nous faire ressentir la tendresse qui inonde les souvenirs et l’on devine la profondeur des liens entre les deux enfants. Ce témoigne aussi du regard qu’Alan porte sur lui-même à la fin de sa vie. A lire de toute urgence, en continuité des trois tomes de La Guerre d’Alan et l’Enfance d’Alan. Pour écouter Emmanuel Guibert expliquer la création de Marthe et Alan, cliquer ici.

Saga t.6 / B. K. Vaughan ; F. Staples. - Urban Comics, 2016 - (Urban Indies)

Marko et Alena, deux jeunes parents issus de la planète Wreath et de la planète Landfall doivent se cacher pour vivre leur amour et élever leur fille Hazel, issue de cet amour interdit. Après avoir été séparés les parents se retrouvent mais doivent faire face à la disparition de leur fille qui a été enlevée. Cette quête est d'autant plus compliquée qu'ils sont toujours poursuivis par les chasseurs de primes.
Excellent comic de space-opéra scénarisé par Brian K Vaughan (auteur de Y, le dernier homme) et superbement illustré par Fiona Staples. Multiprimé, ce comic s'installe à juste titre comme l'une des meilleures séries de BD de science-fiction de cette décennie.

Le Nouvel-Hollywood : d'Easy rider à Apocalypse now / J. B. Thoret ; Brüno.- Le Lombard, 2016

Réalisateur, historien et critique cinématographique, Jean-Baptiste Thoret retrace ici la période faste des grands réalisateurs d'Hollywood, de 1968 à 1980. Réalisée à l’aide de dessins monochromes oranges et noirs et de reproductions de scène de cinéma, cette BD documentaire constitue une véritable bible. Les pages défilent et nous invitent à (re)voir les longs-métrages dont il est question. La série Petite bédéthèque des savoirs, dont fait partie cet album, est en elle-même à signaler et à dévorer : 12 titres sont actuellement à la médiathèque dont les fameux : Droit d’Auteur, Le tatouage, le Heavy Métal… 

Polarman / G. Rapaport. - Galllimard, 2016

Polarman est une sorte de héros du cercle polaire. Il protège la ville de la neige, du blizzard mais vient surtout en aide aux plus vieux, aux malades, aux abandonnés. La narratrice de l’album décide d'aimer et de vivre avec Polarman, malgré lui, malgré sa résistance : « Je n'ai pas le temps de vivre avec une femme. » Mais elle veut l'aider à aider les autres et sa persévérance tranquille aura raison de la réticence du héros des neiges.
La solidarité à toute épreuve, basée sur un personnage réel, qui « veille sur tous ceux qui en ont besoin, surtout les plus jeunes. »

Le ruban / A. Parlange. - Albin Michel, 2016. - (Trapèze)

Un simple ruban jaune, dépassant du bas du livre et l'imagier, déjà beau en soi, s'anime de manière très inventive. Le ruban devient corde d'évasion, langue de serpent, queue de souris, éclair... Ou nous entraîne vers des notions plus complexes lorsqu'il invoque le risque, la défaite... 
Tout en teintes bleue et jaune, un album simple et ingénieux.
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Coeur de loup / K. Rundell. - Gallimard, 2016

« Il était une fois une fille sombre et fougueuse. » Solitaire aussi, mais « la beauté du monde est en elle-même une sorte de compagnie ». Féo et sa mère sont maîtres-loup, apprennent aux loups à redevenir sauvages et autonomes une fois que les aristocrates de Russie se sont lassés d'eux. « La plupart des gens croient aimer les animaux, mais en fait ils n'aiment l'idée des animaux. » Elles suivent pour chaque loup différentes étapes d'ensauvagement dont le principe « consiste à lui faire comprendre qu'il est né pour être courageux. » La tâche n'est pas des plus ardues car « les loups savent se débrouiller. Ce sont les sorciers du monde animal. »
Leurs vies se compliquent sévèrement lorsque le sanguinaire général Rakov les inquiètent, les pourchassent, d'autant plus depuis que Féo l'a défiguré et humilié.
Féo -épaulée par Ilya, plus fragile mais d'un soutien indéfectible- devra affronter le froid, les deuils successifs, l'épreuve de la séparation d'avec sa mère. Elle fera tout pour la libérer de prison, tout en participant à une révolution, petite mais symbolique !
De l'aventure, de la fougue, du courage personnel et communautaire, le conte emmené par cette formidable héroïne se lit d'un souffle dès 10-12 ans. A noter les très belles illustrations en noir et blanc de Gelrev Ongbico.
« L'avenir a besoin d'être protégé, c'est une chose fragile. »
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Esther / S. E. McKay. - Ecole des loisirs, 2016

1735. Esther est juive dans un pays qui pense que « les juifs ont des cornes et une queue », est femme à une époque qui ne leur accorde aucun avenir en dehors du mariage (« Toutes les femmes, d'une certaine manière, n'étaient-elles pas un objet de commerce pour les hommes ? »), est pauvre dans un siècle où la plus grande partie de la France meurt de faim pendant qu'une infime partie vit dans l'excès. Mais Esther ne veut pas se résoudre à ces fatalités. « Ce ne sont pas des racines que je veux, papa, murmura-t-elle. Ce sont des ailes. » Un coup du sort lui offre une liberté qu'elle saura saisir, même si pour cela elle doit devenir Pierre Moriset, feindre d'être catholique, devenir une menteuse aguerrie. Elle sera cuisinière, apprentie courtisane, messager, boulanger, valet de pied... Toujours attentive aux plus faibles, fidèle à ce qu'elle est malgré les dissimulations inévitables, Esther fait preuve d'un courage exceptionnel, dans l'espoir d'être libre.
Ayant réellement existé, Esther, étoffée par l'imagination de Sharon E. McKay, emporte l'adhésion par sa force et son empathie. Le roman historique se lit ainsi avec une grande facilité.
« J'ai appris que je peux vivre sans amour, sans nourriture, et même sans toit, 
mais je ne peux pas vivre sans espoir. »
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Le royaume de minuit / M. Ducos. - Sarbacane, 2016

Achille, cancre notoire spécialiste des bêtises, souhaite élargir ses horizons. Il se laisse donc enfermer un soir : « Achille ne s'était jamais senti aussi libre, seul dans l'école déserte. » Mais ses velléités sont contrariées par l'arrivée de Massimo, son bouc émissaire. Comme la nuit est le champ d'autres possibles, la terreur de l'école et le fils du directeur deviennent complices. Ils explorent les différentes salles de l'école (salles d'arts plastiques, de géographie, cuisine, gymnase...) et laissent courir leur imagination. Bientôt « le roi et son écuyer » franchissent l'enceinte de l'école pour braver la forêt : les épreuves deviennent sérieuses et les deux garçons renforceront leur amitié nouvelle. 
Les illustration de Max Ducos installent des ambiances à l'architecture riche, avec des références artistiques nombreuses. De quoi s'immerger avec bonheur dans cette aventure nourrie par l'imaginaire de deux enfants à la marge.

Les belles vies / B. Minville. - Sarbacane, 2016. - (Exprim')

Une connerie de trop et Vasco et Djib ont gagné un séjour -officieux- chez une travailleuse sociale de la DDASS. Ils passeront tout l'été chez elle, avec d'autres jeunes placés, pour -théoriquement- réparer une grange. De quoi leur mettre du plomb dans la tête. Ils sont accueillis par une nuée d'enfants et d'ados... qu'il faut apprivoiser. « Ils viennent de deux mondes différents, seule l'exubérance de l'adolescence les a réunis ici. »
Tata et Tonton veillent, jugulent les dérives mais la tâche n'est pas de tout repos tant l'énergie demeure sans cesse à fleur de peau chez ces jeunes que la vie n'a pas ménagés. Colère, joie, excitation, tristesse, rancœur... toutes les émotions alternent dans un bouillonnement incessant. Avec quelques hormones perturbatrices en prime. Et sans oublier les « cicatrices dormantes » qui ne manquent pas de se réveiller dès qu'un évènement extérieur vient troubler l'équilibre.
L'écriture est extrêmement fluide, passe d'un personnage à l'autre, d'une émotion explosive à une grande douceur, d'une tension prête à basculer dans la violence à la certitude d'un avenir possible après cette expérience d'écoute, de solidarité, de respect. Un roman profondément vivant et positif.

Boris : Mon petit manuel de politesse / Mathis. - T. Magnier, 2016

Voici 15 leçons de savoir vivre sur la propreté, la politesse, le vivre ensemble... Évidemment, lorsqu'on sait qu'elles sont dispensées par Boris, il ne faudra pas s'attendre à du Madame de Rothschild. Sa franchise et le sans-gène dont il est familier sapent toute légitimité éducative mais promettent une franche rigolade.

Marie-Antoinette, la jeunesse d’une reine / F. Soryo.- Glénat, 2016. - (Seinen manga)

En 1770, alors qu’elle n’a que 14 ans, la future reine de France : Marie-Antoinette quitte sa famille pour épouser le dauphin de France, Louis-Auguste. Arrivée au Château de Versailles, elle doit se plier aux codes en vigueur à la cour. Ce qui ne se fait pas sans difficulté au vu du tempérament de la future reine.
Véritable coup de force, l’auteure Fuyumi Soryo, célèbre pour son manga Cesare, a pu bénéficier du soutien du Château de Versailles. Ce qui explique que les dessins soient d’une très grande précision (salles du château ainsi que les costumes de l’époque) et d’une très grande beauté.
Mais surtout, Fuyumi Soryo montre avec force les difficultés de la future reine à se plier à l’étiquette fort rigide, à comprendre les codes de la cour. Elle nous montre aussi une partie de l’envers du décor : les intrigues, la personnalité du futur roi et l’inimitié de certains grands envers la reine.

Le Bateau-usine / G. Fujio ; d'après T. Kobayashi. - Editions Akata, 2016

Ce manga est une très belle adaptation du roman de Takiji Kobayashi. Il raconte les conditions de vie déplorables des ouvriers-pêcheurs du bateau-usine Hakuko Maru. Nous sommes dans les années 20. L’embarcation part du port de Makodate pour rejoindre les côtes inhospitalières du Kamtchatka pour la pêche aux crabes. Exploités, battus et spoliés par Asakawa, l’intendant du navire qui ne pense qu’au profit, ils vivent un véritable enfer. Mais le révolte gronde et s’organise. La grève est décidée… Mais quelles sont les conséquences ? Surtout qu’un destroyer de la marine japonaise accompagne le navire.
L’adaptation du roman Bateau-usine de Takiji Kobayashi, une œuvre phare de la littérature prolétarienne, nous fait découvrir une page de l’histoire japonaise et nous montre les travers de l’homme et ses possibilités de résistances.
A lire le document postface très intéressant et instructif.
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Le secret de Grayson / A. Polonsky. - Albin Michel, 2016. - (Litt')

Ses parents sont morts lorsqu'il était tout petit, sa grand-mère vient de mourir, il est le dernier représentant de sa famille avec cette terrible impression de disparaître. Lorsque l'audition pour la pièce de théâtre se présente à lui, il y voit l'occasion de s'ancrer dans le réel. Lui qui a toujours fait attention à ne pas se trahir, à rester discret, il est véritablement, même dans la peau d'un personnage. En l'occurrence Perséphone.
Ce n'est pas tant le trouble identitaire qui est décrit -La Face caché de Luna était tellement plus sensible- que la difficulté de vivre dans le secret, dans la peur du regard de l'autre, toujours en retrait. Grayson se sent fille dans un corps de garçon et cette certitude reléguera loin derrière les peurs du qu'en dira-t-on. « Mon moi intérieur est enfin en accord avec moi intérieur est désormais tout le monde va le voir aussi. »
Un roman très doux, qui n'élude pas les difficultés d'une telle révélation mais sans que la violence ne l'emporte.
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Une semaine, 7 lundis / J. Brody. - Gallimard, 2016

A-t-elle pris un médicament frelaté ? Est-elle l'héroïne d'une émission de télé-réalité en caméra cachée ? Ellie n'en sait fichtre rien mais ce qu'elle constate, c'est qu'elle est condamnée à revivre ce satané lundi où tout se ligue contre elle : sa vie amoureuse, scolaire et sportive n'est qu'une succession d'échecs. Lorsqu'elle a la sensation d'améliorer un aspect de sa vie, un autre en fait les frais. Alors à quoi bon chercher à être parfaite, devant l'échec de ses tentatives et la répétition sans fin de ce lundi, elle s'amuse, fait l'insolente et se fiche des conséquences. Son ami lui donnera la clé pour sortir de ce schéma impossible, en parlant de sa relation à son petit ami : « Tu te perds en sa présence. Tu n'es pas toi-même. Tu es quelqu'un d'autre. Celle avec qui il a envie d'être, selon toi. C'est comme si tu faisais la morte avec lui »
500 pages pour 7 versions d'un lundi, rythmées par des titres de chansons des années 60. Il n'y a pas de temps morts, de répétitions, nous suivons les efforts d'Ellie pour mener une vie parfaite, jusqu'à ce qu'elle comprenne que l'équilibre d'une vie se trouve dans l'accomplissement de soi et l'attention portée aux autres.
« J'ai promis à l'univers que j’arrangerais tout si je pouvais avoir une deuxième chance. »

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Mauvais joueurs / J. Dufresne-Lamy. - Actes sud, 2016

Marceau vit sans faire de vague, tente de s'adapter. Il connaît les règle du jeu, s'y conforme autant et aussi discrètement que possible, mais ses efforts sont vains face aux œillères si solides du père. « J’apprends l'autorité du père, je fais selon ses chorégraphies. » Pas question de trop laisser s'exprimer sa sensibilité, sa différence. Sa mère s'abîme dans la dépression, sa sœur aînée quitte le foyer, Marceau est abandonné chez un oncle, sans autre explication. Peut-on se reconstruire après un tel rejet ? 
Les phrases sont courtes, toujours autour de la métaphore filée du jeu, évoquent des sentiments et des évènements en préservant une pudeur qui convoque la perspicacité du lecteur. L'auteur se confronte avec sensibilité à la famille, si difficile à aimer lorsqu'elle même le fait si mal, si impossible à oublier, même à des kilomètres, si constitutive de soi qu'on y reviendra toujours.

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Règne animal / J.-B. Del Amo. - Gallimard, 2016. - (Blanche)

1898-1981. 3 périodes, 5 générations, d’Éléonore à Jérôme. Durant ce siècle, des centaines, des milliers de porcs sont élevés par une famille besogneuse, taiseuse, des générations d'hommes qui ne vivent que par et pour cette activité. La tendresse, la joie, sont des sentiments qui n'ébranlent jamais, ou si âprement, le labeur écrasant. « Même les enfants semblent ne rester des enfants que l'espace d'un battement de paupières. Ils viennent au monde comme le petit bétail, le temps de gratter un peu la poussière à la recherche d'une maigre pitance, puis de crever dans une triste solitude. Ils dansent au son du crincrin pour oublier qu'ils sont déjà morts avant même de naître. » 
1914, la grande guerre. Autre horreur. « Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. » Sont-ils pour autant prêts à la guerre ? 
La paix revenue, il faut retourner aux bêtes. Ce ne sont plus un ou deux cochons qu'on élève pour soi. Mais des bâtiments entiers qui ne voient jamais sortir les bêtes si ce n'est pour l'abattoir. Et toujours la tâche harassante, abrutissante, mortifère.
Davantage qu'une lecture, c'est une immersion que l'on vit en parcourant ces 400 pages encrées de pus, de sueur, de sang, de peur, d'urine ou d'autres secrétions nauséabondes et d'odeurs puantes. Une immersion organique, sensorielle et éprouvante, dont on ne pourra sortir ignorants de la réalité de l'élevage, qu'elle concerne les bêtes bien sûr, soumises à l'impératif de rendement, avec tout ce que cela sous-entend de cruauté insoutenable ; mais également les hommes, assommés par un objectif de vie qui leur échappe totalement. Bien sûr, il y a quelques instants de lucidité fulgurante. « Cette impassibilité, cette indifférence durement acquise à l'égard des bêtes, n'est cependant jamais parvenu à estomper chez Joël le sentiment d'une aversion confuse, face à laquelle les mots se dérobent, l'impression -la certitude, à mesure qu'il grandissait- d'une anomalie : celle de l'élevage au cœur même d'un dérèglement bien plus vaste et qui échappe à son entendement, quelque chose d'un mécanisme grippé, fou, par essence incontrôlable, et dont le roulement désaxé les broie, débordant sur leurs vies et au-delà de leurs frontières ; la porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde. » Éclair vite enseveli. Mais en écho, comme un timide espoir, l'incompréhension du petit Jérôme concernant ses aïeuls : « Pourquoi n'est-il pas mal de frapper les bêtes, de leur arracher des morceaux de chair, de leur fracasser le crâne contre un mur ou de les noyer dans un seau, et pourquoi est-il mal de leur donner du plaisir ou de donner du plaisir à Julie-Marie ? »  
L'histoire commence avec Éléonore enfant, se clôt sur elle, face à Jérôme, son arrière-petit-fils mutique qui préfère vivre, comme sa mère et son aïeule, en retrait de ce monde. La seule transmission possible dans cette histoire serait donc l'empathie, la tendresse à inventer. Avec les animaux et avec les hommes puisque nous sommes, rappelons-le, des animaux.
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Sothik / M. Desplechin ; S. Hok. - Ecole des loisirs, 2016. - (Médium)

Pas même 100 pages pour ce récit biographique mais une vie incroyablement dense. Sothik est tout petit lorsque le Cambodge est bouleversé par la guerre voisine du Vietnam, puis la guerre civile et la dictature communiste des Khmers rouges. Son père voulait pour ses enfants une obéissance sans faille, une instruction poussée, mais les Khmers rouges substituent aux destins personnels une vision sociétale normative : l'égalité pour tous, sans argent ni propriété. Les parents de Sothik, propriétaires et considérés comme intellectuels, seront envoyés aux champs. Puis Sothik sera séparé de sa famille -puisque cette dernière « entraîne des attachements et des préférences » et menace donc l'esprit de groupe. Il faut survivre malgré la faim, la vermine, la violence aveugle -« Vous garder en vie ne nous rapporte rien, vous supprimer ne coute rien »- et l'isolement affectif. Sothik devient donc une « sorte de fou à deux personnalités : le brave enfant révolutionnaire d'un côté et le voyou individualiste de l'autre (... qui doit à la fois) savoir obéir sans réfléchir, et réfléchir sans cesse au moyen de désobéir. » 
Les enfants ne peuvent pas espérer la protection des adultes qui « ne sont que des esclaves de l'Angkar », comme eux. Aussi, lorsque la libération adviendra, « l'enfance confisquée par les khmers rouges » et les émotions si longtemps endormies, Sothik devra réapprendre la vie en famille. 
Mais s'il est un héritage indéfectible, c'est celui de l’importance de la culture : Sothik est devenu, adulte, responsable d'un organisme militant pour les bibliothèque dans les écoles, les usines, les prisons. Un parcours cohérent, par-delà le chaos.
« Nous vivons dans un monde à l'envers, où le faux est devenu le vrai, 
où le mensonge est devenue la vérité »
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La vitesse sur la peau / F. Chiarello. - Rouergue, 2016. - (DoAdo)

Voilà un an que Leslie n'a pas prononcé un mot.  La mort de sa mère « les a tous écrasés d'un coup. » Se remettre à parler ? « Les mots créent des liens avec les autres. Les autres, on s'attache à eux puis ils disparaissent. » Alors Leslie n'est pas sûre, préfère le silence à la « bouillie verbale » dont usent trop de personnes, dont son père. Mais la rencontre avec Violette fait basculer ses doutes. Violette sait "écouter", devine sa peine et les remèdes qu'il lui faut. Comme la course et la musique. Violette sait par ailleurs parler à bon escient. Avec elle, peut-être, le langage a son utilité. Même s'il relaie de terribles vérités.
Sa grand-mère saura également la convaincre que  « renoncer à la vie n'a jamais fait revenir personne d'entre les morts  » et que ce n'est pas trahir sa mère que de continuer de vivre. Ni abandon, ni indécence, ni culpabilité à avoir, juste le droit de participer au bruissement de la vie, d'en savourer les « discussions tamisées » pour qui sait écouter les perceptions somesthésiques. Pour éclaircir cette notion, plongez-vous dans ce roman d'une incroyable sensibilité, qui prend le temps, avec cette jeune fille, de reconsidérer l'intérêt de vivre, pour soi et pour les autres. 
« Je ne crois plus à la vérité, 
elle n'est qu'une souris entre les pattes des chats assassins qui peuplent la planète. 
Il n'existe que des inexactitudes. »

Golden Valley / G. Aymon. - Gallimard, 2016. - (Scripto)

Chaleur, ennui, superficialité, c'est ainsi que Max résumerait ses vacances forcées en Birmanie. Entre deux périodes d'internat, il faut rendre visite aux parents, qui savent si bien « couper les élans de mes émotions en dressant entre le monde et nous une vitre à travers laquelle nous pouvions l'observer avec détachement. »
Du pays, il ne voit guère que les hôtels de luxe, les familles de riches industriels dont les enfants sont élevés à l'étranger comme lui, clones parmi les clones. Le quotidien prend une saveur nouvelle et puissante lorsqu'il rencontre Dolly, fille d'un riche birman. Amoureux, aimanté, il s'interroge sur la vie cachée de cette jeune femme qui dit haïr son père. Il devra bientôt reconsidérer la relation à son propre père car ces industriels, sous prétexte d'apporter le progrès aux populations, la sacrifie sur l'autel de la modernité.
L'adolescent endormi, désabusé, découvre la marche cynique du monde dirigée par une classe ultra-privilégiée que rien ne semble pouvoir déstabiliser. Il lui faudra se positionner.
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L'échappée / A. Stratton. - Milan, 2016

Leslie n'est pas une tendre. Toute griffe dehors, elle ne se laisse pas faire, ni apprivoiser facilement, surtout depuis le divorce de ses parents. Seule Katie, à la patience inaltérable, peut (et veut) passer outre les mécanisme de défense de son amie. Leslie et Katie forment un duo solide. « Quand elle me regarde, elle voit une fille fantastique qui voudrait bien faire. Et moi quand je la regarde, je vois un suppôt de Satan qui rêve de se lâcher. »
Mais elle l'avoue elle-même, elle est toujours « en représentation ». La solitude n'étant pas si facile à assumer, lorsque l'énigmatique Jason s'intéresse à elle, elle deviendra vite son ombre. Malgré ses jalousie, violences, chantages, manipulation... elle reste à ses côtés, confiant uniquement à son journal des maltraitances toujours plus inquiétantes. Lorsque son secret sera éventé, il faudra trouver le moyen de se libérer de son emprise.
Chapitres courts, langage vif, le roman se lit comme un thriller, juste dans l'analyse psychologique, malgré la rapidité des évènements.

Les valises / S. Laurent-Fajal. - Gallimard 2016. - (Scripto)

Lors d'une visite scolaire à Auschwitz, en 1982, Sarah ressent un profond malaise. Plus que l'horreur de ce qu'elle voit, c'est le trouble identitaire que cela réveille en elle qui la bouleverse, puis l'interroge. A 15 ans, redécouvrant son prénom, elle se demande si elle pourrait être juive. Ne connaissant pas son père, le doute est permis. C'est le début d'une enquête qui se compliquera par l'accident de la mère de Sarah. Dans le coma, elle ne pourra répondre à une aucune de ses questions. Mais son amoureux Jérôme se révèle d'une aide précieuse.
L'héroïne est un peu primesautière dans ses émotions, on a du mal quelquefois à suivre la versatilité de ses sentiments ; l'ambiance des années 80 peine à s'incarner. Malgré ces bémols, on se laisse prendre par cette quête identitaire menée assez efficacement pour qu'on poursuive la lecture jusqu'à la vérité terrible.
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