La Succession / Jean-Paul Dubois. - L'Olivier, 2016

« Le monde est un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création a avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. » p. 224
Paul Katrakilis a une lourde ascendance. Il a vécu son enfance autour de quatre personnes : Spyridon son grand père, ancien médecin russe au nom grec qui aurait participé à l’autopsie de Staline, il a d'ailleurs volé un bout du cerveau qu’il conserve précieusement dans le formol (il se suicide en 1974), Anna Gallieni sa mère toulousaine, qui répare des montres avec son frère, Jules Gallieni, et vit avec lui une relation très équivoque (Jules provoque sa mort au printemps 1981 en fonçant volontairement avec sa moto dans un mur tandis qu’Anna à l’été de la même année se termine au gaz d’échappement dans le garage), et enfin Adrian, le père, médecin également. Paul a fui à Miami en 1983 ce milieu déplorable, malade de la relation et de la vie, et connaît depuis quatre ans un parfait bonheur avec sa vieille bagnole rouillée, son petit bateau, Watson, un chien qu’il a sauvé de la noyade, en se consacrant à la cesta punta pour un salaire ridicule, pelotari professionnel alors qu’il a terminé ses études de médecine. Mais un évènement va le contraindre à revenir en France à la fin de l’année 1987. Je vous le donne en mille : son père, après sa dernière visite à un malade, s’est jeté dans le vide du haut d’un immeuble et s’est écrasé en bas sur un scooter. Sur son visage ont été retrouvés des tours de scotch entourant ses lunettes (pour bien voir tout jusqu’à la fin ?) et sa mâchoire (pour s’empêcher de hurler ?). Paul, après avoir connu un bref et grand amour à la fin tragique, se consacrera faute de mieux à la médecine, une façon de rentrer dans le rang. Mais y a-t-il une fuite possible à cette espèce de malédiction familiale qui pèse sur lui ?
Je ne me joindrai pas à certains pisse-vinaigre de la critique littéraire (ceux du Masque et la Plume notamment) car c’est vraiment un bon livre avec bien des choses brillantes. Nous aimons beaucoup et depuis longtemps les romans de Jean-Paul Dubois et nous sommes habitués à ses personnages déprimés voire dépressifs. C’est cependant ici sans aucun doute son roman le plus morbide, le plus désespéré (et pourtant non dépourvu d’humour). L’auteur a peut-être plus de mal à tenir la ligne de son roman que d’ordinaire, il digresse peut-être parfois un peu trop, cela s’accordant néanmoins avec ce personnage en errance mais quelle force il a pour nous faire partager la solitude infinie de son protagoniste !
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Avis : ***

Eclipses japonaises / Eric Faye. - Seuil, 2016. - (Cadre rouge)

Voici un roman qui se penche sur ce qu’on pourrait appeler les évaporés. A la fin des années 1970 sur la côte japonaise, un ensemble de disparitions mystérieuses (un archéologue, une infirmière…) se produisent sans que cela n’inquiète outre mesure les autorités. Noyades ? Suicides ? Peut-être… En réalité, la Corée du Nord enlève, pour ses propres besoins des citoyens japonais, afin de les utiliser à divers usages (formation à la langue japonaise des membres des services secrets, futur monnaie d’échange…) Ils y rejoignent parfois des citoyens d’autres pays comme ce soldat américain qui en 1966 franchit le no man’s land entre les deux Corées pour ne pas risquer d’être embrigadé dans la guerre du Vietnam. Eric Faye nous raconte la vie de ces fantômes mais aussi celle de jeunes Coréens endoctrinés et incorporés (faute d’avoir le choix) dans les services secrets de la Corée du Nord pour commettre attentats et assassinats et qui sont tout autant victime de ce régime monstrueux. Plus de vingt ans après les enlèvements, un journaliste sur le point de prendre sa retraite remarque des concordances bizarres dans les fait-divers des années 77, 78, 79… Pourrait-on réussir à obtenir le retour dans leur pays de quelques-uns des disparus ?
Après un roman décevant l’année dernière, Eric Faye renoue avec la veine de Nagasaki (2010), il s’empare de nouveau d’un sujet nippon passionnant tiré du réel, il en extrait toute la richesse avec cette espèce de goût qu’il a pour le fantomatique, l’impalpable, et aborde notamment toutes les implications identitaires (mariage américano-japonais en pays étranger et naissances d'enfants typiquement coréens, ce qui ne rend pas vraiment simple un retour dans un pays d'origine qui a lui-même beaucoup changé entretemps). Ses personnages sont hyper-attachants, c’est efficace en diable. Très très bien !

Avis : ***

Betty n'a pas sommeil / S. Antony. - Milan, 2016

Betty serait épuisante si elle n'était si attachante.
La douce invitation de Monsieur Toucan à aller se coucher ne récolte que les hauts cris et une suractivité tonitruante de la part de la petite oursonne. Si Monsieur Toucan, maître es patience, sait s'y prendre avec Betty, la vie semble en phase avec elle et lui offre au final une occasion supplémentaire de se défouler.
A ne pas lire avant d'aller au lit, mais à plébisciter pour de beaux moments de lecture complices !
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Les fils de George / M. Causse. - Talents hauts, 2016. - (Ego)

Mardochée s'applique mais ses prières ne lui viennent plus aussi spontanément qu'auparavant. Les remises en cause affleurent, très timidement et sa communauté n'est pas franchement à l'écoute pour entendre ses questions.
Léo lui ne comprend guère son camarade classe, toujours en retrait, toujours méfiant, mais multiplie les tentatives d'entrer en contact, intrigué, questionné par ce lien si fort avec la religion.
Les deux adolescents racontent alternativement leurs rencontres qui coïncident avec des périodes de doutes. La mort d'un frère de Mardochée ne laisse plus de place aux questions existentielles, il faut agir devant cette communauté qui ne sait protéger ses enfants. 
Un roman court (et un peu schématique) sur les sectes et leur emprise, et sur l'émancipation d'un de ses membres grâce à l'ouverture d'esprit d'un ami. 

Repose-toi sur moi / Serge Joncour. - Flammarion, 2016

Difficile de résumer un livre de plus de 400 pages de Serge Joncour. Il y a tant de subtilités et d’humanité dans ses livres. Disons pour synthétiser à l’extrême qu’il s’agit d’une histoire d’amour entre deux êtres que tout oppose si ce n’est leur solitude jumelle. D’ailleurs, l’un comme l’autre n’arrivent jamais totalement à évacuer une suspicion sur la sincérité des sentiments de leur partenaire. Ludovic est un colosse, ancien agriculteur, homme de la campagne, qui étouffe aujourd’hui à Paris dans son travail sordide de recouvreur de dettes. Sa femme est morte trois ans plus tôt victime d’un cancer lié aux pesticides, il n’a plus de rapports sexuels depuis. Il vit dans un vieil appartement avec pour voisines des grand-mères à l’âge canonique. Sa fenêtre, escalier C, donne sur une cours arborée (mais pas abhorrée, au contraire puisqu’elle est un espace de respiration qui constitue un peu ce qui les rapproche et les sépare à la fois). En face, escalier A, Aurore vit dans un appartement de luxe avec son mari Richard (le bien nommé, la remarque vaut aussi pour Aurore d’ailleurs), un homme d’affaires qui regarde de haut ses petites activités de styliste, ne couche plus avec elle depuis trois ans, et leurs deux enfants. Elle sent des tensions et des coups bas en préparation dans son entreprise en difficulté financière. Elle n’en peut plus d’assumer ses rôles d’épouse, de mère, de patronne, de créatrice… Alors il y a cet homme, Ludovic, toujours prêt à rendre service, qui la terrorise et l’attire à la fois, qui lui permet de vivre une relation qui sort du quotidien et des habitudes, basée sur l’incertitude, l’attente, l’envie et débouchant bien sûr sur le sexe, basée aussi sur une force humaine liée aux muscles, au cœur et à l’écoute, plutôt que sur le statut social et le fric. Un très bon livre qui succède au succulent L’Écrivain national (2014). Prix Interallié 2016.
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Avis : ***

Le Messie du Darfour / Abdelaziz Baraka Sakin. - Zulma, 2016

Une curiosité forcément que ce romancier soudanais dont les livres ont été détruits par les autorités dans son propre pays et qui a dû s’exiler en Autriche. Le Soudan est en guerre, les forces gouvernementales alliées aux Janjawids, des mercenaires sans foi ni loi venus du Niger et du Tchad, tentent dans ce qui ressemble fort à une purification ethnique de chasser certaines tribus de leurs terres. Abderahman, une jeune fille rescapée d’un massacre où elle a vu mourir père, mère et frères, violée à de multiples reprises, est recueillie par Tante Karifiyya qui fait silence sur la guerre et s’emploie à effacer son passé. Mais Abderahman n’oublie rien, elle attend son heure et n’a qu’une idée : se venger des Janjawids en les tuant. Pour cela, elle est même prête à utiliser son corps comme appât pour les assassins et les criminels. Sur ces entrefaites, arrive un homme qui se prétend le Messie et qui exerce sur tous les camps une attraction terrible au point que les autorités décident qu’il faut le crucifier, lui ainsi que tous ses adeptes. Décrivant un monde en chaos, celui du complexe conflit du Darfour, l’auteur réalise ici un roman dont on doit dire qu’il est un peu déroutant. Premier roman.
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Avis : **

Trésors surprises / G. Legrand. - Sarbacane, 2016

A gauche, des objets banals, quotidiens, anodins. A droite, dévoilées par une page dépliante, des créatures qui s'animent dans un astucieux montage desdits objets et de quelques traits. Le procédé est d'une grande simplicité mais l'ingéniosité de Gilbert Legrand fait merveille et étonne à chaque page. Nous donnerait même envie de nous essayer à l'exercice !


Les amis de l'ours / F. Vaucher. - L'Age d'homme, 2015. - (L'Age d'homme)

L'ours Émile ne se laisse pas tenter par les diverses propositions : il ne mangera ni le chamois, ni la souris, ni le saumon, ni le crapaud car l'ours ne mange pas ses amis. Mais le voilà confronté à un dilemme... Lorsqu'on lui propose de manger un chasseur, il ne sait plus que faire « car le chasseur n'est pas son ami. »
Une fin espiègle pour un album qui montre comme il est facile de manger sans tuer, de vivre en amitié avec le vivant !
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Aujourd'hui est un autre jour / David Levithan. - Gallimard, 2016

Dans A comme Aujourd'hui, A racontait comment sa vie, incarnée chaque jour sous une enveloppe corporelle différente, s'était compliquée et  formidablement enrichie depuis qu'il était tombée amoureux de Rhiannon.
Ce titre raconte la même histoire du point de vue de Rhiannon, qui peine d'abord à croire à cette histoire abracadabrantesque puis succombe à la personnalité de A malgré ses apparences successives de filles et de garçons aux physiques aussi différents que déstabilisants. Elle est sous le charme de sa sincérité, de sa droiture (il veille à ne pas « faire de dégâts » dans la vie de ceux dont il/elle occupe le corps), de la constance de son attachement, alors qu'avec son petit ami Justin, Rihannon ne sait jamais à quoi s'attendre.
Si l'histoire aura forcément un effet de déjà-vu pour les lecteurs de A comme Aujourd'hui, l'accent est mis ici sur le dilemme de Rhiannon qui aspire à une vie normale, a besoin de stabilité mais ne peut que se laisser griser par cet amour absolu et par une vie de surprises sans cesse renouvelées. 
Comme à l'issue du premier volet, le suspense reste entier sur la possibilité de vivre leur amour, sur l'existence d'autres êtres sans corps propre, sur les raisons d'une telle étrangeté qui a le mérite de faire réfléchir sur l'importance du corps dans une relation, sur la nature de l'amour. 
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California Girls / Simon Liberati. - Grasset, 2016. - (Ceci n’est pas un fait divers)

"Etre le plus fort c'est prendre appui sur la faiblesse des autres, amoindris qu'ils sont par leurs peurs, leurs manques, la faille est en chacun, le tout c'est de la déceler." Serge Joncour
Charles Manson, 1m54 pour 40 kg, 25 ans en cette année 1969 dont 16 en détention, ancien voleur de voitures, ancien proxénète. Il est installé dans un ranch de Californie où il vit entouré de gamines, la plupart mineures en fugue, qui l’adorent, couchent avec lui selon son bon vouloir et le prennent à peu de chose près pour un Dieu. Une communauté hippie où on se balade souvent à poil, on baise, on se drogue et on vit dans une crasse extrême. Manson pense que la fin du monde est proche et a prévu de sauver les siens en les emmenant dans le désert où il connaît un souterrain qui débouche sur un autre monde. Mais avant, manipulateur de première classe, il veut régler quelques comptes et ordonne à ses adeptes de tuer les occupants de la maison de Polanski, le célèbre cinéaste, parce que sa femme, la belle Sharon Tate, l’aurait regardé quelques mois plus tôt avec arrogance et mépris. Il s’agit donc ici, principalement, de la reconstitution minutieuse (pour ne pas dire maniaque), avec des descriptions cliniques (âmes sensibles d'abstenir...), du quintuple meurtre, un carnage commandité.
Les délires de Manson comme l’inexplicable attraction d’adolescentes ou de jeunes adultes sont très bien dépeints (à quoi les comparer aujourd’hui sinon à la dérive meurtrière djihadiste ?). C’est assez prenant jusqu’à cette apogée mais nous ne sommes qu’à la moitié du roman et pour être franc la seconde moitié n’est pas très emballante, la 5ème et dernière partie paraît même n'aller nulle part, un final décevant. Charles Manson, à bientôt 82 ans, une croix gammée sur le front, est toujours emprisonné en Californie.
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Avis : **

Ce vain combat que tu livres au monde / Fouad Laroui. - Julliard, 2016

Ils vivent en concubinage à Paris et ne sont guère préoccupés par les pratiques religieuses. Lui, Ali Bouderbala, est un informaticien marocain, elle, Malika Rochdi, est une institutrice française de parents marocains. Ali se dépense sans compter sur un gros projet d’optimisation de guidage de missiles pour Dassault dont il est pourtant sèchement écarté en raison de ses origines arabes. Blessé, il démissionne et commence à partir en vrille. Les rapports du couple deviennent détestables et Ali se radicalise sous l’influence de son cousin Brahim jusqu’à partir avec lui pour la Syrie. Lors d’interludes historiques, l’auteur pointe les maladresses et l’incompétence des occidentaux vis-à-vis du monde arabe, évoquant le désastreux accord Sykes-Picot du 16 mai 1916, accord franco-britannique relatif au démembrement et au partage entre les Alliés des provinces non-turques de l’Empire Ottoman (Syrie, Palestine…), le traitement catastrophique de la question de l’État d’Israël ou encore la politique pitoyable des Américains en Irak qui a largement poussé les Sunnites dans les bras de Daech.
Même si le roman est parfois un peu trop démonstratif, il y a de bons chapitres comme celui sur la façon dont les Européens s’attribuent indûment et systématiquement la première place dans l’histoire des découvertes scientifiques ou celui du dialogue entre une agnostique et un pseudo-musulman. Laroui cite plusieurs vers sans en mentionner les auteurs, présumant sans doute que tout bon Français connaît de mémoire l’intégrale de Rimbaud ou d’Apollinaire. Un roman de lecture facile et agréable, proche parfois d’une forme théâtrale, sur un sujet forcément d’actualité.
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Avis : **

14 juillet : récit / Eric Vuillard. - Actes Sud, 2016. - (Un endroit où aller)

Après son roman en 2014 sur Buffalo Bill qui avait beaucoup de qualités, Eric Vuillard s’attèle au récit de la journée du 14 juillet 1789 avec la volonté originale de raconter la prise de la Bastille du côté du peuple. Il commence de façon fort intéressante avec les premières révoltes qui eurent lieu dès le mois d’avril, évoque le contraste entre les petites gens qui ont faim et les 1500 personnes chargés de la bouche du roi, les 40 valets de chambre à lui spécifiquement dédiés ou encore cet homme dont le travail consiste à remonter la montre de Louis XVI tous les matins. Mais la suite est tout sauf haletante.
Cette prise de la Bastille est longue longue… (en dépit d’un texte court). Certes pour tout voir, il faut non pas un héros qui aurait le don d’ubiquité comme dans l’historiographie traditionnelle mais une foule dispersée de sans-grade, certes le vocabulaire est recherché mais l’usage du dictionnaire en devient nécessaire, certes le style est élaboré mais il cède quelquefois à une poignée de phrases ampoulées dont le sens est abscons. Bref tout cela n’aide pas à donner un élan au livre et à nous captiver. C’est étrange, il me semble que les ingrédients étaient là pour que le roman soit plaisant or c'est l’ennui qui était au rendez-vous.
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Avis : *

Martha était là / Atak. - Les Fourmis rouges, 2016

Martha est la toute dernière tourterelle voyageuse, elle raconte son histoire, leur histoire. Elles étaient pourtants « des milliers, des millions, des milliards » à fendre l'air, à survoler « les immensités d’Amérique du Nord ». Mais il y a eu la famine, le « désir de chasse sans limites » des hommes et les tourterelles deviennent une marchandise sans valeur tant les cadavres envahissent les marchés.
Aujourd'hui Martha est empaillée dans un muséum d'histoire naturelle, sordide témoin d'une espèce éradiquée en 1914.
Le style si particulier d'Atak, foisonnement chatoyant, rend hommage à la richesse de la vie naturelle et animale. La fin, vide silencieux, n'en est que plus tragique.
La toute dernière page rend hommage à d'autres espèces disparues par la seule main de l'homme. Malaise.

La danse de l'ourse ou comment, rêvant d'un monde meilleur, Yiannis et Ileana se sont retrouvés dans le ventre d'un bateau / P. Favaro ; T. Portal. - Oskar, 2016. - (Trimestre)

C'est une fable, très ancrée dans la réalité contemporaine, celle de la crise grecque qui contraint les enfants à travailler pour aider leur famille. Yiannis arrive en retard dans le bar qui l'emploie : « Fous le camp ! Pas la peine de revenir ». Il tente le tout pour le tout et raconte l'histoire rocambolesque de sa rencontre avec une ourse. De quoi différer son renvoi, pour l'intérêt suscité chez les clients...
Cette rencontre n'était qu'un prélude à une belle utopie, celle d'un monde inventé par les enfants.
« Mais si les enfant inventent pas un monde meilleur, 
qui va le faire alors ? »
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Le Garçon / Marcus Malte. - Zulma, 2016

1908, un garçon muet de 14 ans, sans nom, vit hors du monde dans une cabane avec sa mère. Celle-ci décédant, il se trouve projeté dans la civilisation. Valet de ferme dans un hameau, puis aide d’un ancien lutteur qui sillonne la France en roulotte pour se donner en spectacle, ce dernier mourant à son tour. Le garçon continue à déambuler, seul, à travers le pays. C’est un accident de la route qui le stoppe dans ces pérégrinations sans but : la roulotte est percutée par une voiture qui arrive en trombe avec la jeune Emma au volant. Victime d’un traumatisme crânien, il passe sa convalescence chez Emma et son père, une famille de la bourgeoisie. Finalement, il reste dans la famille et devient un peu le fils adoptif. Il s’éprend d’Emma et a d’abord des rapports très platoniques avec elle avant que ceux-ci ne deviennent franchement licencieux. La guerre de 14-18 est déclenchée, le garçon un peu inconscient se porte volontaire, rien ne sera plus jamais comme avant après cette horrible expérience.
Marcus Malte est vraiment très ambitieux avec ce roman d’apprentissage de plus de 500 pages où l’on accompagne ce personnage que la vie pousse sans qu’il résiste beaucoup tantôt vers des sommets vertigineux de bonheur, tantôt vers des gouffres abyssaux de malheur, il veut mettre beaucoup de choses dans son livre, le vocabulaire est extrêmement riche, le style très travaillé, il fait preuve plus d’une fois d’une belle érudition et il y a des pages d’une beauté à couper le souffle. S’il cède parfois un peu à la grandiloquence, si le récit est somme toute assez classique et pas forcément toujours très prenant, on reste tout de même assez estomaqué par l’ensemble et souvent aussi par le détail (scène hilarante de la crèche de Noël, scènes quasi mystiques d’amour, scènes dantesques de la guerre…) Prix Femina 2016.
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Avis: ***

Les Résistants de Tombouctou : prêts à tout pour sauver les plus précieux manuscrits du monde / Joshua Hammer. - Arthaud, 2016

Tombouctou (Mali) fut au 16e siècle une des capitales mondiale du savoir, il y régnait un bouillonnement intellectuel fabuleux et on y produisit une quantité assez phénoménale de manuscrits couvrant tous les domaines de la connaissance. Mais lesdits manuscrits eurent à souffrir des temps, durent assez souvent être cachés ou enterrés. Dans la 1ère moitié du 19e siècle, les djihadistes déjà !, interdirent la musique et détruisirent les bibliothèques. Puis les colons français pillèrent ce peuple pourtant présumé sans culture.
En 1981, Abdel Kader Haïdara hérite de la prestigieuse bibliothèque familiale qui comporte 45000 manuscrits anciens, des documents inestimables qui remontent parfois au 12e siècle. Durant 9 ans, il collecte, de façon assez rocambolesque, 16500 manuscrits à travers le pays pour le compte de l’Institut Ahmed-Baba. A partir de ses propres manuscrits, il monte ensuite une bibliothèque privée ultra-moderne. De nombreuses autres suivront son exemple dans la ville.
Surviennent les rebelles Touareg, délogés par les djihadistes qui s’emparent à leur tour de Tombouctou. Mise en place de la charia, exécutions, amputations, lapidations, flagellations, destructions…, nous connaissons le sinistre scénario. Pour les protéger, Abdel Kader Haïdara va sortir les 377000 manuscrits des diverses bibliothèques de la ville et les dissimuler dans une trentaine de maisons amies. Cependant l’économie locale s’effondre, les cambriolages augmentent, et cette fois-ci, idée délirante, il entreprend l’évacuation de la totalité des manuscrits vers Bamako par la route et par le fleuve au nez et surtout à la barbe des djihadistes. Au moment où les djihadistes sont sur le point de s’emparer de Bamako et du pays tout entier, la France intervient in-extremis avec l’Opération Serval.
C’est un livre riche de deux sujets connectés, celui du sauvetage des manuscrits et de la personnalité attachante de Haïdara d’une part, celui de la reconstitution méticuleuse d’évènements récents et tragiques au Mali d’autre part. Un travail qui suscite l’admiration et qui ne peut laisser indifférents les bibliothécaires.

A noter p. 252 la mention de la capture d'Abou Zeid par les Français qui semble une curieuse erreur de l'auteur puisque le même meurt deux semaines plus tard lors de combats dans l'extrême nord du pays. 
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Avis : ***

La Force du sexe faible : contre-histoire de la Révolution Française / Michel Onfray. - Autrement, 2016. - (Universités populaires & Cie)

« Dans la Révolution française, les grands hommes ont été des femmes. » p. 23
« Quand il ne leur vient pas à l’idée de singer les hommes, les femmes sont un degré au-dessus de l’humanité qu’eux. » p. 31

Attendez-vous à une charge féroce contre Robespierre car Onfray est révolté contre l’historiographie dominante jacobine. Il glorifie les philosophes Helvétius, Beccaria, Condorcet, à la pensée avant-gardiste, pour le Droit des femmes (le Droit de vote notamment), l’égalité des sexes, pour la défense des opprimés, contre la Peine de mort et le sang versé… Cinq femmes au destin tragique qui gravissent dans la constellation girondine (Olympe de Gouges, Manon Roland, Charlotte Corday, Téroigne de Méricourt et Germaine de Staël) sont dépeintes ici, des femmes démontrant un courage stupéfiant dans la défense de leurs opinions (incroyablement modernes), dans leur résistance à la violence, au cynisme triomphant, et un sens aigu du sublime et de l’héroïque. C’est d’une révolution sociale dévoyée dont il est question, confisquée à son profit politique par Robespierre.
Se lançant dans un audacieux parallèle avec les 20e et 21e siècles, l’auteur se livre pour conclure à une diatribe contre les deux Gauches, celle qu’il appelle la Gauche des barbelés (Lénine, Staline, Mao, Castro, Pol Pot, Kim II-Sung, les dignes émules de Robespierre) et l’autre celle qui a vendu son âme aux sirènes du libéralisme, pour mieux encenser la Gauche libertaire et en faire comme un prolongement des idées et des méthodes des Girondins. Onfray nous a habitué à ne pas faire dans la demi-mesure (ce qui fait à la fois sa force et ses faiblesses), reste que ses points de vue font souvent bouger les lignes et donnent envie d’aller voir plus loin.
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Avis : **

Rêve d'Olympe : le destin de Samia Yusuf Omar / R. Kleist. - La Boîte à Bulles, 2016. - (Contre-Coeur)

BD témoignage, biographique qui retrace la triste destinée de l'athlète somalienne Samia Yusuf Omar. Représentante de son pays aux J.O. de Pékin en 2008, chouchoute du public malgré sa dernière place aux 200 m, elle rêve de participer aux J.O. de Londres en 2012. Mais dans un pays comme la Somalie où règne la terreur imposée par la groupe islamiste Al-Shebab, la jeune Samia a de plus en plus de difficultés à s'entraîner. En effet les islamistes interdisent aux femmes de courir.
Afin de réaliser son rêve de devenir athlète professionnelle, Samia Omar n'a d'autre choix que de fuir son pays pour l'Europe. C'est alors que débute son long calvaire d'immigrée clandestine qui se termine par une tragique noyade. La course vers son rêve l'aura perdue.
S'appuyant sur les témoignages de la famille de Samia et sur le dernier message laissé par la jeune athlète, l'auteur allemand Reinhard Kleist nous livre une BD bouleversante. Il met en lumière l’intolérance et la pression des islamistes. Il décrit avec force l'enfer sans concession de l'immigration. 

L'Odyssée de la peur / Bernard Benyamin. - First, 2016

« S’imagine-t-on une vie future brisée dans les yeux d’un enfant rescapé ? » p. 270
Allemagne hitlérienne, 1ère phase du nettoyage ethnique : les nazis terrorisent les Juifs allemands (Nuit de Cristal, emprisonnements de quelques semaines dans des camps…) afin de les pousser à quitter d’eux-mêmes le pays. Le 13 mai 1939, environ 900 d’entre eux, dont 200 enfants, montent à Hambourg sur un paquebot de luxe allemand, avec papiers en bonne et due forme, pour se rendre à Cuba. Quelle joie en arrivant à La Havane ! Mais ils déchantent vite : la législation cubaine en matière d’immigration vient de changer et les autorités ne les autorisent pas à descendre du bateau lors même qu’une partie des leurs est déjà à Cuba et leur fait des signes depuis des petites embarcations qui tournent autour du paquebot. Longues palabres pour rien, le bateau reprend la mer, rôde autour de la Floride, tente même une entrée en force sur le territoire américain. Rien à faire, on ne veut pas d’eux. Même réponse au Canada. Le Honduras fait preuve de plus d’humanité en acceptant des réfugiés mais veut d’abord l’aval des États-Unis, qui ne vient pas. La compagnie maritime ordonne de faire demi-tour et de rentrer à Hambourg où la Gestapo a prévu de servir de comité d’accueil. A bord, le capitaine Schröder, antinazi, toujours en empathie avec ses passagers, jure qu’il ne les ramènera pas à Hambourg. Il a même secrètement prévu un plan B absolument fou. L’angoisse est à son comble au fur et à mesure qu’on se rapproche de la vieille Europe et on ne croit plus guère aux tractations en cours. Pourtant un miracle arrive, quatre pays s’entendent pour se partager les réfugiés. Ce ne sera néanmoins pas le paradis : aux Pays-Bas ils sont parqués dans un camp ceint de barbelés, en France les enfants de plus de 10 ans sont séparés de leurs parents et placés dans des orphelinats. Et le pire est à venir : une large part de ceux qui n’ont pas choisi l’Angleterre comme destination vont être déportés dans les camps ou 254 d’entre eux finiront. Sauvés pour mieux retomber dans les griffes de leurs bourreaux. L’auteur, bien connu des fidèles de l’émission Envoyé spécial, a rencontré une dizaine de personnes parmi les survivants, jeunes enfants au moment des faits, pour revivre ce moment douloureux, cet épisode peu glorieux pour nombre de nations. Cependant le passé est finalement aisé à juger nous suggère-t-il, interrogeons plutôt à tout hasard notre propre humanité aujourd'hui vis-à-vis des migrants syriens. Une façon de raconter l'Histoire que nous plébiscitons.
Avis : ***

Luisa : ici et là / C. Maurel. - La Boite à Bulles, 2016. - (Hors Champs)

Quel comportement adopter lorsque le Moi du présent rencontre le Moi du passé ? Telle est la question à laquelle Luisa doit répondre lorsqu'elle est confrontée à la Luisa de 1995 : collégienne perdue. Refusant la réalité de la situation, la Luisa du Présent est obligée de composer avec la Luisa adolescente qu'elle fut. Cette dernière est présentée comme un de ses cousines éloignées avec laquelle la ressemblance est flagrante. Cette situation se complique encore lorsque les deux Luisa voient leur corps se transformer. Et pour couronner le tout elles ne restent pas insensibles à la jeune voisine Sasha.
Très belle BD au graphisme propre, lisse. Les dessins sont chauds. Le scénario est simple, bien construit. On aurait pu penser que l'auteure Carole Maurel serait tombée dans une trop grande complexité pour perdre le lecteur, mais ce n'est pas le cas.
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Einstein avait raison : il faut réduire le temps de travail / Pierre Larrouturou, Dominique Méda. - Ed. de l'Atelier, 2016

Ce plaidoyer pour la semaine de 32h sur 4 jours sans étape intermédiaire afin de créer un électrochoc dans le pays est une réflexion savamment étayée pas une élucubration. A rebours évidemment de tout ce qui est proposé par les leaders politiques français actuels qui voudraient ramener les conditions du contrat de travail un siècle en arrière, ou peu s’en faut, comme si la société n’avait pas évolué, comme si les mutations technologiques ne bouleversaient pas le monde professionnel, comme si la productivité n’était pas exponentielle, comme si nous n’avions pas 6,5 millions de demandeurs d’emploi et une jeunesse qui désespère (sans rien dire des plus de 50 ans…). C’est un projet englobant qui veut redonner du sens au travail (formation, polyvalence…) et à la vie dans la diversité de ses facettes. En cela, on rejoint l’utopie créatrice du Front populaire dont l’esprit s’est bougrement égaré même lorsque nous obtenions une semaine de congés payés supplémentaires ou les 39h. Les auteurs tordent le cou à des contrevérités patentes sur le modèle américain ou allemand, des pays où, contrairement aux idées véhiculées, les salariés travaillent en moyenne moins qu’en France, en raison de l’armada des emplois à temps partiel et des petits boulots. Ils affirment qu’ils restent des réservoirs d’emploi autour de la sauvegarde du climat, d’une véritable politique du logement, du service à la personne ou encore d’une réorientation de l’agriculture. Ils militent contre la flexibilité externe (faciliter les licenciements), le "Travailler plus pour gagner plus" de Nicolas Sarkozy ou la Loi El Khomri, pour défendre la flexibilité interne (réduction du temps de travail avec faible baisse des salaires), le "Travailler moins pour licencier moins" d’Angéla Merkel. Outre un bien être pour tous (salariés comme ex-chômeurs revenant à l’emploi), les chantres de la semaine de 4 jours en espèrent aussi un rééquilibrage hommes/femmes dans les tâches au domicile. En dépit de quelques passages pointus (détails des Lois Aubry), ou très techniques (analyse de la formule Larrouturou p. 206), tout cela est assez passionnant. Enfin, à tous ceux qui seraient tentés d’y voir une proposition très à gauche, les auteurs rappellent que des personnalités de Droite, comme Gérard Larcher, Michel Barnier voire Jacques Chirac, avaient fait des déclarations, il y a 20 ans, laissant clairement entendre leur emballement pour ce projet destiné à créer massivement de l’emploi (1,5 à 2 millions d’emplois attendus), contrairement à la loi sur les 35h malmenée lors de son instauration et qui sera amputée de sa part essentielle. Rappellent aussi que passer de 7 jours de travail à 6, ou de 6 à 5, avait aussi été jugé infaisable tandis que 400 entreprises sont déjà aux 32 heures en France et ne s’en portent pas plus mal.
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Avis : ***

Le Soin de la terre / Juliette Rigondet. - Tallandier, 2016

Une ferme dans un hameau du Berry. Le grand-père l’a transmise au père et le fils l’a reprise au père. Autrefois ferme d’élevage et de cultures intensives, aujourd’hui sous l’impulsion de François, le fils, avec l’aide de Joël, et en parfaite entente, exploitation céréalière bio. Plus d’engrais pour le rendement, de Roundup pour désherber, de fongicides pour éviter les maladies. Faire le même boulot, les handicaps en plus, afin de respecter la terre et ceux qui s’en nourrissent. C’est le récit d’une symbiose entre deux associés, des réminiscences d’enfance de l’auteure (sœur de François), du passage des saisons, des travaux qui les accompagnent et de la description de la pléthore de matériel nécessaire à la compensation de l’absence de produits chimiques. Pointera au final l’inquiétude de la transmission, pas de candidat dans la génération suivante, et la peur de voir anéanti tout le travail fait sur la propriété. Un court récit où la modernisation ne tue pas l’amour de la terre, où même on ressent comme une certaine poétique de la machine ! Rafraîchissant.

Avis : **

Le Dernier salaire / Margaux Gilquin. - XO, 2016. - (Document)

« Comment se fait-il que nous soyons des millions et que nous ne soyons pas dans la rue ? C’est quoi, ce consentement à la noyade collective, sans cri ni révolution ? » p. 148
Fille de divorcés, en échec scolaire, Margaux Gilquin travaille mais sacrifie sa carrière pour suivre son mari dans ses déplacements. Elle obtient tardivement un BTS puis occupe dix ans durant un poste d’assistante de direction. A 47 ans c’est le divorce, à 48 ans le licenciement. Au lieu de rebondir rapidement comme prévu c’est la galère qui pointe le bout du nez : inactivité, contrats de courte durée, boulots farfelus, activités humiliantes… Au bout du compte, et pour ne pas être à la rue, un poste non rémunéré (mais elle est logée...) de femme de compagnie pour une octogénaire dans un village de 250 âmes du Lot-et-Garonne et l’ASS (Allocation Spécifique de Solidarité) d’un montant d’un peu plus de 400 €/mois.
6.500.000 millions d’inscrits à Pôle Emploi en France et une bande d’énarques, au logiciel quelque peu archaïque, qui nous proposent le retour au plein-emploi en 5 ans par la casse des services publics, le retour aux 39 heures et la retraite à 65 ans (70 ans pour ceux qui n’auraient pas les cotisations exigées) !
Un témoignage simple, aidé pour la rédaction, comme nous en livrent régulièrement les éditions XO, qui en dit long sur nos choix de société et permet d’entendre la voix des « petits » (le peuple d’en bas…)
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Avis : **

La Vie secrète du fonctionnaire / Arnaud Friedmann. - Lattès, 2016

Le Bisontin Arnaud Friedmann dans un exercice plutôt inattendu mais finalement pas si surprenant pour un directeur d’une Maison de l’Emploi. Il s’agit donc de 10 nouvelles qui tournent autour de personnages, 6 hommes et 4 femmes, fonctionnaires mais pas franchement bien dans leur vie ni dans leur tête. On pourrait même dire sans trop exagérer qu’ils sont à différents stades de déliquescence. Certains sont surmenés, d’autres déprimés, confrontés la plupart à des consignes absurdes, à la vacuité de leurs fonctions ou à la difficulté d’exercer une autorité. Parfois déjà bien amochés par leur vie privée, nous avons là une brochette de bons clients pour le burn-out ou le bore-out. On trouve aussi une obsédée par sa carrière, prête à toutes les compromissions pour atteindre le Graal, peut-être au bout du compte la plus atteinte, une autre forme de stress en somme. J’ai particulièrement savouré la nouvelle intitulé « Une Place à prendre » qui se déroule dans une maison de retraite. Le tout est présenté avec beaucoup d’ironie et sous la forme des dix commandements du fonctionnaire. Fort plaisant.
Avis : **

L’Homme au lion / Henrietta Rose-Innes. - Zoé, 2016

Bénévole dans un zoo du Cap (Afrique du Sud) qui possède un couple de lions, Mark Carolissen, grièvement blessé à la suite d’une violente attaque du mâle, se retrouve à l'hôpital dans le coma. Le fauve est abattu. Stan Marais, un ancien ami de Mark, ils s’étaient perdus de vue depuis 20 ans, c'est à dire depuis leur adolescence, fasciné par Sekhmet, la femelle venue de Namibie, reprend son poste. L'histoire mélange le passé et le présent pour qu'ils s’éclairent mutuellement et progressivement. Stan a eu un père qu’il n’a pas connu et une mère qui comblait les vides de son existence par une multitude d’amants et par l’accumulation d’objets peu reluisants à son domicile. Au fur et à mesure qu’il semble s’enfoncer plus profondément dans son enfance et se laisser porter par son attirance mystérieuse pour Sekhmet, ses rapports avec Elyse, sa petite amie, se délitent. Vient se greffer là-dessus une bande d’allumés dont l'objectif est de capter l’énergie animale.
C’est vraiment bien écrit, assez étrange, mais ce n’est clairement pas haletant. On sent même une certaine pesanteur que pourrait peut-être synthétiser une phrase à la page 89 : « une lente horloge de la dissolution des choses ». C’est un roman qui nécessite sans doute d’accepter de se laisser porter par une forme de rythme lent, un peu en suspension, mais dont on conserve des images et des sensations durant plusieurs jours après la fin de la lecture.
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Avis : **

Défaite des maîtres et possesseurs / Vincent Message. - Seuil, 2016. - (Cadre rouge)

Les humains, dans un avenir inventé par Vincent Message, sont devenus les esclaves d'une espèce extraterrestre indéterminée ; ces Démons ont classifié nos descendants selon trois catégories hermétiques : « ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s'efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. Nous les traitons, tous, comme des êtres à notre service, que nous utilisons pour combler autant que faire se peut nos désirs et avec lesquels nous pouvons en user comme bon nous semble, pour peu que cela contribue à améliorer notre sort, ou l'agrément que nous prenons à la vie ».
Certains des humains de compagnie revendiquent le droit de prolonger leur vie. Le projet de loi, défendu par Malo le narrateur, est discuté en assemblée. Les arguments des opposants, utilitaristes, pragmatiques, réalistes, dénués de tout sentimentalisme, appliqués aux humains, nous choquent, nous heurtent  :
« Pourquoi les choses sont-elles ainsi, et à bon droit ? Mais parce que nous leur sommes de beaucoup supérieurs et s'il y a des gens, parmi nous, qui ont oublié à quel point, c'est qu'ils ont développé une forme d'empathie folle. » 
Ce qui est troublant, c'est que les humains, asservis par les démons mais néanmoins résistants, utilisent des arguments (« leur intelligence redoutable, leur maniement fin du langage, leur créativité ») qui ne peuvent convaincre tant leur inconséquence, égoïsme et spécisme d'hier jouent en leur défaveur. Tant la situation actuelle est le miroir de celle qu'ils ont infligée à d'autres humains et à tous les animaux. « Réduire de force plusieurs milliards de leurs propres congénères à une vie de quasi esclaves pour qu'une minorité concentre les richesses, c'était l'indice certain de leur inventivité exceptionnelle. »
« Pourquoi nous faudrait-il prendre des gants avec cette espèce qui, elle, n'a jamais cherché à moraliser ses rapports avec les autres ? Car vous savez bien que les hommes, en leur temps, ne faisaient pas autant de manière avec les animaux. Pourquoi mettrions-nous, à notre propre détriment, un point d'honneur à nous montrer moraux avec cette espèce immorale ? » Riposte : « La préservation de la vie, la réduction de leur souffrance devait primer sur ce qui n'était pour nous que des plaisirs. »
Les débats abordent les notions de supériorité et d'infériorité, de droits et de devoirs, de capacités spécifiques à chacun à découvrir, à respecter. Car dans ces découvertes, c'est soi-même que l'on explore, dans un élargissement de conscience et de connaissance qui donne « le sentiment d'exister plus, et mieux. » Malo en a fait lui-même l'expérience avec Iris, humaine clandestine destinée à l'abattoir mais échappée de son camp. La façon dont elle a transformé sa vie, sa relation aux autres vivants, sa philosophie, le marquera durablement et profondément, lui apportera une « proximité avec les hommes et les autres animaux » normalement mise à mal par « des barricades de tabous orgueilleux ».
Nos différences de nature, loin de nous opposer, devraient élargir nos horizons, nos perceptions, participer de nos richesses respectives. A méditer, à expérimenter.
 « J'espère que ta génération fera mieux. 
Que vous saurez forger une autre sensibilité, 
construire une sorte de communauté avec les autres vivants de cette terre. 
Cela va être si difficile. 
Nous partons de si loin. Nous vous laissons un tel désastre. »

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