Crépuscule des bibliothèques / V. Stark. - Belles Lettres, 2015

Crépuscule des bibliothèques | Stark, Virgile. AuteurNon au numérique et non aux bibliothèques troisième lieu et quatrième lieu (essai).

D’aucuns auraient bien aimé classer l’auteur au rang des bibliothécaires systématiquement réfractaires à tout progrès, toute évolution technique. C’est que le bougre est violemment opposé au Dieu numérique et refuse, ô crime suprême !, de lui faire allégeance. Il semble en effet bien s’agir de divinité. Lors du dernier stage numérique auquel j’ai participé, je me souviens du tour de table organisé pour savoir combien nous possédions d’écrans (ordinateurs, téléphone, TV…) dans notre foyer. Le vaillant petit soldat du numérique, gagnant du jour, affirmait en avoir dix-sept, la belle affaire !, pour un peu on lui remettait la médaille du mérite numérique en remplacement de la médaille de la famille. Inutile de dire qu’il a été vain de faire du mauvais esprit en faisant remarquer que les têtes pensantes de la Silicon Valley envoyaient tous leurs enfants dans des écoles sans écrans.

Il n’est pas si simple de caricaturer Virgile Stark lorsqu’il s’attaque à la pensée unique, développant un raisonnement très intéressant qui modifie notre regard un peu trop binaire et facilement influençable. Il interpelle fortement son lecteur, s’il est parfois excessif c’est pour mettre le doigt sur les excès de l’autre bord. Au final, prenant des accents nettement orwelliens, il s’interroge sur l’avenir de l’homme face à la machine, ce qui, lorsque des savants fous réfléchissent à la modification du génome humain, la création de robots humanoïdes de plus en plus sophistiqués, l’intégration de neurones dans des circuits électroniques et autres petites manipulations d’apprentis sorciers, est déjà d’une actualité brûlante.

Époque de déshumanisation, de robotisation à marche forcée : caisses automatiques dans les magasins, services publics qui ne veulent plus accueillir de public à l’ère d’Internet… Déferlante infantile avec l’utilisation incessante des téléphones (de préférence en débutant au berceau), des forums (véritables défouloirs, riches en insultes, charabia et compagnie), des réseaux sociaux (et de leurs fameux amis, virtuels bien entendu)…

De simple contestataire, Stark réussit à s’élever au rang de lanceur d’alerte, Sibylle d’une inéluctable dérive, le tout dans un style talentueux. Paradoxalement, dans son illumination prophétique, il semble moins excessif que dans sa critique systématique du numérique et des nouvelles approches dans les bibliothèques modernes et ainsi rejoindre ce qui pourrait bien être une réalité demain. A savoir, comment insidieusement le numérique, la technicité… vont modifier l’homme lui-même, l’expression de sa liberté, sa capacité à penser (notamment son monde) et rendre superfétatoire la lecture réflexive.

Le titre est-il une allusion au « Crépuscule des idoles » de Nietzsche ? Il aurait bien pu en conserver le titre alternatif : « Comment philosopher à coups de marteau ». Décapant et assez salutaire. De quoi peut-être perturber les bibliothécaires dans leurs certitudes.

Avis : ***

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