Faut-il manger les animaux ? / J. S. Foer. - L'Olivier, 2011

Souffrance animale et régression d'humanité
Nous n’attendions pas Jonathan Safran Foer, romancier déjà apprécié, dans cet exercice très particulier, à savoir la réalisation d’un livre sérieux, fouillé, sur l’élevage industriel aux États-Unis. Il part d’un souvenir personnel, celui de l’incontournable et fameux poulet aux carottes de sa grand-mère, la plus grande cuisinière de tous les temps, pour s’interroger sur nos pratiques alimentaires, nos rapports aux animaux, et de là mener une enquête fascinante sur la façon dont nous produisons la viande dont la consommation ne cesse de croître dans nos pays riches comme dans les pays émergents. Les chiffres à eux seuls donnent le vertige (45 millions de dindes abattues aux États-Unis par exemple pour Thanksgiving).

Foer habilement attaque son sujet sous différents angles et en utilisant diverses formes, ce qui permet d’alterner moments de réflexion et moments de réalisme cru, évitant ainsi de le rendre totalement insoutenable. C’est que, quel que soit le type d’élevage qu’il examine, poulets, porcs, poissons, vaches, il en arrive à la même constatation : une souffrance animale terrible, inadmissible et parfois totalement gratuite, une obsession de la productivité, à entendre essentiellement comme une recherche maximum de bénéfices financiers sans aucun souci des dégâts collatéraux (produire des bêtes malades est moins coûteux que des bêtes en bonne santé) et enfin un scandale absolu en terme de santé publique.

Ce qu’il décrit dans ces fermes-usines et ces abattoirs c’est un enfer qui rend fous bêtes et hommes. C’est une maltraitance qui atteint un niveau d’horreur inimaginable. Ce sont aussi des animaux dont on a trafiqué l’ADN pour les rendre plus performants, plus spécialisés. Les poulets par exemple sont divisés en deux grandes catégories, les pondeuses et celles qui fournissent leur chair à manger, en conséquence de quoi il faut exterminer chaque année plus de 250 millions de poussins mâles inutiles issus des pondeuses, ceux-ci étant bien souvent envoyés vivants dans un broyeur. Au bout du compte, ces animaux modifiés, encagés, conditionnés pour grossir à une vitesse ahurissante afin de pouvoir être consommés au plus tôt, sont tout simplement impropres à la vie et un pourcentage non négligeable ne parvient d’ailleurs pas jusqu’à nos assiettes.

Foer n’est pas manichéen, il ne cherche pas à convertir outre mesure même si lui a décidé de devenir végétarien dans une démarche individuelle d’indignation et de résistance et ce pour deux raisons, la première éthique, pour ne pas accepter l’inacceptable, la seconde par souci de sa santé, tant que la production de viande sera ce qu’elle est. Bien que d’origine juive, Foer ne se risque pas à une certaine comparaison, que sans nul doute on lui aurait reprochée, pourtant à quoi fait penser ce mépris du vivant, cette négation absolue, ces actes de sadisme provenant de Monsieur Toutlemonde, ces expérimentations de savants fous dans des espaces clos et dissimulés aux yeux du plus grand nombre, cette folle sélection animale (eugénisme) qui va jusqu’à la modification du code génétique, oui à l’évidence les rapports que nous entretenons en toute impunité avec le monde animal ne sont certainement pas d’une autre nature que ceux des kapos envers leurs prisonniers dans les camps de concentration.

Si, et je le crois, c’est notre degré d’humanité qui peut être mesuré dans nos rapports avec des êtres, humains ou animaux, plus faibles que nous, il semble bien que nous n’ayons guère fait de progrès en la matière au cours des siècles et des millénaires et même, probablement, que nous en sommes à une phase de régression. « L’être humain, c’est ça ? », « Ce qui pouvait nous arriver de pire, c’était de nous habituer à la mort, à l’impunité, à l’horreur, au Mal » lit-on dans un roman tout récent du péruvien Ivan Thays (« Un Lieu nommé Oreille-de-Chien »). Et c’est bien de cela dont il s’agit, de l’habitude qui génère la routine, la routine qui génère l’abstraction et l’abstraction qui permet, autorise, désinhibe et légitime l’horreur.

Ce témoignage chamboule et nous interpelle sur le fait de savoir si, au minimum, nous avons besoin de consommer autant de viande quand on en connaît le prix à payer en terme de souffrance animale, de dangerosité de cette production pour l’organisme humain, sans même évoquer les pollutions énormes générées, la contribution au réchauffement climatique ou à la raréfaction de l’eau, ainsi que la responsabilité des conditions environnementales des élevages modernes dans les grandes pandémies récentes. Évidemment pour ce qui est du régime végétarien nous serons beaucoup plus prudents. Il n’est pas en effet certain qu’il soit beaucoup plus facile de se nourrir sainement avec des fruits et des légumes issus de la grande production. Du reste, l’auteur nous le rappelle, s’il y a 20.000 espèces de plantes comestibles dans le monde, une vingtaine d’entre elles fournissent 90 % de notre nourriture. On fait mieux en termes de biodiversité !

Croire que la situation est meilleure en France (la bagatelle de plus d’un milliard d’animaux domestiques tués chaque année) et en Europe serait certainement un leurre.

On pourra compléter cette lecture par "Bidoche : l’industrie de la viande menace le monde" de Fabrice Nicolino, "Le Livre noir de l’agriculture : comment on assassine nos paysans, notre santé et notre environnement" d’Isabelle Saporta, "Bon appétit ! : quand l'industrie de la viande nous mène en barquette" d'Anne de Loisy. Se replonger aussi peut-être dans les écrits d’Eugen Drewermann sur le respect dû aux animaux.

Avis : ***

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