Des gens très bien / Alexandre Jardin. - Grasset, 2010

Fin de partie ou L’Ambition de cesser de rire

Comment un livre de cette nature peut déchaîner une telle quantité de critiques haineuses dans la presse et cette logorrhée bilieuse sur nombre de blogs reste un mystère pour moi.

A quoi peut-on comparer ce lynchage médiatique ? Peut-être à celui de Jan Myrdal en Suède il y a trente ans, après une autobiographie dans laquelle il dénonçait de façon cinglante le comportement de ses parents. Mais il s’agissait dans son cas de gloires nationales, (presque) au-dessus de tout soupçon, son père était le Prix Nobel d’économie 1974, sa mère le Prix Nobel de la paix 1982. « L’enfance est une honte profonde qui demeure longtemps. Elle se manifeste plus tard comme des relents de bière aigre. » écrivait-il alors.

Rappelons en quelques mots le sujet du livre qui nous intéresse ici : Jean Jardin dit le Nain Jaune, grand-père de l’auteur, fut le directeur de cabinet du président du Conseil Pierre Laval, c’est à dire « le collaborateur intime du plus vil des collabos », excusez du peu, notamment au moment de la rafle du Vel d’Hiv. Dur héritage qu’Alexandre Jardin veut regarder en face.

Pierre Assouline pour Le Monde peut bien avoir des aigreurs d’estomac et parler de Tintin au pays des collabos, Raphaël Sorin pour Libération évoquer une prose saturée de clichés, de métaphores et de niaiseries, d’autres encore mettre au pilori un style qui oscille entre le dolorisme boursouflé et le mauvais goût, et j’en passe !, cela ne nous empêchera pas de dire notre enthousiasme et notre emballement.

Alexandre Jardin reproche à son grand-père et à son père, Pascal Jardin dit le Zubial, leur absence de sentiment de culpabilité, leur façon de s’exhiber pour mieux se cacher, de créer une légende familiale ensoleillée : Pascal Jardin fut récompensé en 1978 du Grand Prix du roman de l’Académie française pour son livre Le Nain Jaune où il réussit la prouesse de faire de son père un être sympathique et séduisant. Pire que l’omerta est le mensonge organisé auquel contribue à son tour Alexandre Jardin en écrivant Le Zubial, un hommage à son propre père, ainsi qu’une série de romans dans lesquels il affiche une frivolité joyeuse. Un jour cependant l’air devient irrespirable et la nécessité de pousser un cri suffisamment forte pour enfreindre le tabou, démystifier des gens très bien sous tout rapport, ceux là sans le soutien desquels les régimes immondes ne peuvent se maintenir et prospérer. « Si nous ne sommes pas coupables des actes de nos pères et grands-pères, nous restons responsables de notre regard. » « Trahir jusqu’à ses plus proches pour ne pas se trahir à son tour. »

Je n’avais jamais rien lu de l’auteur, rien eu envie de lire non plus, le personnage ne me paraissait pas plus sympathique que cela. Cette introspection, ce travail de déconstruction, cette purge familiale tardive, le côté brut d’un texte où se mélangent peur d’être démasqué, sentiment de culpabilité, honte, dégoût de ses propres origines, incompréhension, colère, critique (mais aussi autocritique), quête d’un apaisement, sont remarquables. Oui, peut-être, sans doute, l’autocritique vire parfois à la flagellation, le passé revisité est réinterprété voire fantasmé. Alexandre jardin est excessif, cela tombe bien nous n’aimons pas les tièdes. Ce n’est pas l’objectivité de l’historien, sa prudence, ni sa neutralité émotionnelle, que nous recherchons ici. Remettre aussi vivement en cause tout son héritage familial, ce qui reste a priori encore un objet de scandale au XXIe siècle, ainsi que toute sa propre production littéraire, n’est pas un acte qui laisse indifférent. Plutôt que d’éteindre les braises, Alexandre Jardin souffle dessus pour savoir de quoi était fait le feu, nous aimons cela et nous sommes prêts à tenir pour pas grand chose les quelques maladresses et imperfections.

Nous souhaitons sincèrement à Alexandre Jardin une véritable renaissance humaine et littéraire, fusse au prix de devenir Alexandre Jardin dit le Félon, et attendons, non sans une certaine curiosité, son prochain opus.

Avis : ***

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