Peut-être que le monde… / A. Serres ; C. Fraser. - Rue du monde, 2015

Les auteurs imaginent la création et l’évolution du monde. Les phrases sont poétiques et évocatrices, l’illustration joue sur le contraste de couleurs et les variations de plans, le monde nous apparait dans toute sa force de vie et sa beauté. Dans sa fragilité aussi. « Si nous continuons à mal le caresser, peut-être que le monde… » La phrase finale sonne comme une mise en garde et une prise de conscience que l’éditeur renforce en proposant à ses lecteurs une participation à poursuivre le livre, avant la Conférence de Paris sur les changements climatiques.
http://cargocollective.com/chloefraser/Rue-Du-Monde-Peut-etre-que-le-monde
Illustration de Chloé Fraser

Poudre d’escampette au jardin des plantes / D. Levy ; A. Hemstege. - Sarbacane, 2015

Le gardien du zoo du Jardin des plantes, un certain Noah, a laissé la porte des cages ouverte. A la faveur d’un carnaval, Groucho et le narrateur, un vieil ours et son cadet, peuvent s’enfuir sans se faire remarquer. Mais là n’était pas le seul risque : Groucho qui n’a jamais connu que la captivité, s’effraie du monde extérieur. Son ami est là pour l’encourager, puis inversement lorsqu’il s’agit d’affronter la ville grouillante. Une belle histoire de libération animale, version moderne de l’Arche de Noah/Noé.
« Je lui parle des montagnes de mon enfance. Des forêts de bouleaux, l’hiver. Du bonheur de se rouler dans l’herbe au printemps… »

Le pire livre pour apprendre le pot / A. Louchard. - Seuil, 2015

Le pire livre, en matière d’efficacité, peut-être, mais le plus drôle, c’est sûr ! Car à vouloir essayer d’apprendre à un petit lapin récalcitrant et ronchon à faire sur le pot, l’interlocuteur de cet album n’est pas au bout de ses peines. « Oui, je sais bien » est la réponse systématique à toutes les étapes de l’apprentissage, quand bien même l’image nous montre que tout n’est pas acquis !
Un face à face jubilatoire, tant dans le dialogue que dans les expressions du lapereau.

Le champ de pierres / N. Brun-Cosme ; S. Poirot Cherif. - Points de suspension, 2015

Les deux fils ont eu en héritage deux prés identiques, chacun souhaite y faire pousser du blé. Les champs sont envahis de pierres et la tâche s’avère des plus ardues. L’un hurle et enrage, l’autre s’adapte et invente, dans une obstination commune mais une philosophie bien différente. Bien différentes aussi seront les récompenses de ce dur labeur. Deux façons de faire face aux obstacles de la vie, où l’on voit que le travail n’est pas toujours récompensé. Patience et adaptabilité sont ici davantage mises à l’honneur.

Les mous : les fabuleuses aventures des Mous / D. Durand. - Rouergue, 2015

Difficile de résumer ce livre, encyclopédie de créatures imaginaires : les Mous sont de petits êtres… mous forcément, malléables, expressifs, jean-foutre, casaniers… mais surtout très drôles ! Aux informations descriptives et factuelles répondent les remarques décalées des Mous, sous forme de bulles. L’envie nous prendrait presque d’en adopter un. Ça tombe bien le livre se clôt sur le chapitre « Avoir un Mou chez soi », avec quelques conseils utiles pour cohabiter avec ces êtres placides et fort sympathiques.
Pour amateur d’humour décalé !

Delphine Durand

La roulotte de Zoé / C. Clément ; M. Dulain. - Editions des éléphants, 2015

Une toute petite fermière, délogée de chez elle par l’urbanisation, part avec sa chevrette et son chat dans les bois. Elle trouve refuge dans une vieille roulotte et y installe un cocon. « Là, on sera presque bien tous les trois ! » Arrivent un écureuil, une poulette puis une otarie, autant d’animaux mal en point accueillis à bras ouverts ; autant de « cœurs unis » qui quel que soit leur point de chute, sont heureux de leur vie simple partagée.
L’album, aux accents de conte de randonnée et aux couleurs chaudes, rend évidente la notion d’accueil et de générosité.

Domino / M. Bourre. - Ecole des loisirs, 2015. - (Pastel)

Domino est né avec un tâche blanche, « Tu n’iras pas à la corrida ! » se moquent ses frères. Tous les toros sont embarqués à tour de rôle,  le Petitou reste isolé, lui qui voudrait tant suivre ses pairs. Une petite ruse et son rêve se réalise : le voici au cœur de l’arène.
Mais le rêve est en fait un cauchemar : un bruit assourdissant, du sang, une foule qui se réjouit de la souffrance des toros. « Ce n’est pas cela, la corrida ? » gémit Domino.
En réalité, la corrida est montrée ici par le petit bout de la lorgnette, à l’orée de l’horreur, juste de quoi amorcer une prise de conscience. Mais rarissimes sont les toros qui ont droit, comme Domino, à une fin de vie libre et heureuse.

Leni fait la grande / E. Adbage. - Cambourakis, 2015

Quel délice de retrouver Leni, son mauvais caractère, son air renfrogné et la complicité avec son père ! Leni en a assez qu’on la trouve « trop chou-à-croquer ». Parce que Leni sait tout faire comme les adultes, « on pourrait presque dire que Leni est une grande personne ». Les situations se succèdent et il est vrai que Leni assure, sauf pour boire du café, il ne faut pas exagérer ! Pour le café mais aussi pour d’autres situations, qui rappellent Leni à l’enfance… Voir la notice

La princesse et le poney / K. Beaton. - Cambourakis, 2015

« Au royaume des guerriers », la princesse Pomme de pin n’est pas prise au sérieux. Tandis que tous reçoivent des attributs guerriers qui « leur donnent des allures de champions », elle n’a droit qu’à des pulls douillets et mignons. Pour son prochain anniversaire, elle veut un cheval, grand, rapide et puissant. Comme chaque année, elle est déçue mais son nouveau compagnon va lui permettre de réaliser une petite révolution parmi les guerriers.
Un peu de douceur dans ce monde de brutes, c’est le petit miracle que réalisent les deux héros de cet album aux traits ronds et irrésistibles.

Une guerre pour moi… / T. Scott ; Barroux. - Les 400 coups, 2015. - (Carré blanc)

Il est orphelin et vit dans les « rues d’éboulis » d’une ville africaine. Son seul repère, son pôle, son maître, son soleil, c’est Amal, son « frère de tous les jours ». D’Amal, il apprend tout, les jeux comme les armes, qu’il va falloir armer contre l’ennemi. Et puisque le narrateur est trop petit pour en supporter la taille et le poids, c’est une autre mission qui l’attend.
Le champ lexical des armes et de la guerre mine le texte dur et sombre. L’enfant admire éperdument son aîné, le suit aveuglément, jusqu’à une terrible prise de conscience : et si le jeu avait changé de nature ? « Parce que, en vrai, je deviens quoi si je perds ? »

Yellow yellow / F. Asch ; M. A. Stamaty. - Actes sud, 2015

Un jour le petit garçon a trouvé un chapeau jaune et sa vision de la vie en a été transformée ! Les gens l’ont remarqué, lui ont parlé, que de choses il a pu faire avec ce chapeau inespéré ! Et si un jour il faut rendre le trésor à son propriétaire, il a maintenant l’énergie et la poésie pour réinventer sa vie ensoleillée.
Un train noir dense et foisonnant que le jaune, rare mais éclatant, vient enchanter.

La favorite / M. Lehmann. - Actes Sud BD, 2015

Une grand-mère irascible et tyrannique, un grand-père alcoolique et lâche, Constance grandit dans une grande demeure avec ces deux seules personnes pour compagnie. Entre la terreur et les coups, Constance a néanmoins quelques espaces de liberté : jouer avec le chat Noirette et s'inventer des mondes où l'imagination a toute latitude (mais seulement dans le secret de l'obscurité).
Puis viennent les premières rencontres avec l'extérieur et les  troubles de conscience. Qui est véritablement Constance ?
Une identité s'affirme tandis que tombent les secrets des aïeux, dans une succession de révélations en fin d'ouvrage.
Un livre noir par le trait comme dans l'esprit qui en déroutera plus d'un. Noir mais pas désespéré car l'altérité, malgré l'enfermement, rattache Constance à elle-même.

Nos âmes jumelles / S. Bailly. - Rageot, 2015

Sonia aime « façonner des univers », avoir « des personnages suspendus au-dessus de (sa) tête. Des scènes, des paroles, des images...»
Lou elle est peu sûre d'elle, avec « une retenue permanente, comme si elle s'excusait d'être là, d'exister » ; elle peut compter sur le dessin «  qui la tire vers le haut. »
A travers un blog regroupant de jeunes dessinateurs et écrivains amateurs, Sonia et Lou se rencontrent, se trouvent, associent leur talent pour créer une bande dessinée. Par-delà la création en ligne, les jeunes filles forgent une amitié qui résistera non seulement à la vie réelle (IRL) mais aux années.
Un roman léger et positif qui montre la vie lycéenne comme un passage obligé, tremplin pour une pleine réalisation de soi. Qu'importe les doutes, les moqueries, les contraintes parentales, l'avenir appartient à ceux qui ont des rêves et des ambitions.

Mon heure viendra / N. Vogt-Ostli. - Actes sud, 2015

Pourquoi est-ce lui précisément qu’elle a choisi comme correspondant informatique ? Pourquoi prend-elle pour prétexte cette histoire extravagante ? Car Fera explique à Hans Petter qu’elle vit dans le futur, en l’an 367 après la Catastrophe et qu’elle désire en savoir plus sur son époque d’avant les guerres.
Hans Petter est évidemment circonspect, lui qui est victime de harcèlement au lycée et se méfie de l’espèce humaine. Mais petit à petit, il se prend au jeu, attend impatiemment les échanges avec celle qui est son unique amie. Elle en apprend davantage sur « l’ancien monde » ; lui sur cette société nouvelle où « chacun est un rouage important et remplit son devoir pour le bien de la communauté », et chacun prend plaisir à se découvrir.
Mais bientôt revient la question centrale : pourquoi est-ce lui précisément qu’elle a choisi de contacter ?
Un premier roman très réussi, de science-fiction ancrée dans la réalité d’un adolescent scolarisé. La terreur inspirée par son persécuteur et l’aigreur qui en découle ont conduit Hans Petter à devenir un ado enfermé dans une posture de méfiance et de supériorité. Fera lui renverra un miroir radical…

Aux délices des anges / C. Cassidy. - Nathan, 2015

Anya et sa famille quittent la Pologne direction Liverpool avec l'espoir d'une vie économiquement plus facile. Pour Anya, les premiers temps sont éprouvants : « Ce n'est pas un collège, c'est un zoo peuplé d’animaux sauvages ». Mais Frankie la généreuse, Kurt le défenseur des animaux et surtout Dan le beau rebelle vont changer peu à peu sa vision de l'Angleterre. La terre hostile devient un lieu de solidarité et de miracles.

La recette est éprouvée : des ingrédients sucrés avec néanmoins quelques notes plus acides, le tout se lit avec la certitude que tout se terminera au milieu d'odeurs suaves et rassurantes, Noël oblige... A lire dès le CM2.
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Like me : chaque clic compte / T. Feibel. - Bayard, 2015

Jana-Maria est si belle, tellement sûre d’elle ! Caro ne résiste pas à son charme et à sa proposition de s’allier à elle pour un défi sur le réseau social ON. Il faut comptabiliser le plus de Like pour espérer animer une émission de webtélé. Et pour cela publier de quoi susciter l’intérêt : ragots, photos et vidéos drôles, humiliantes ou compromettantes… Tout est bon pour engranger le plus de clics et avec des milliers d’amis virtuels. Mais que devient sa vie réelle ? Fascinée par sa nouvelle amie et prise au jeu, Caro devient une autre, qu’elle a bientôt quelques difficultés à assumer.
Un roman amer sur la vie en ligne et les dommages qu’ils créent. Amers également les rapports humains…
PS : dommage que l’interlocuteur de la narratrice soit désigné comme une fille, exclusivement : dès la première ligne : « Tu es la seule à qui je peux faire confiance »

Super menteur / C. Alix. - Magnard, 2015

Aristide entre dans une nouvelle école. Il se définit comme « moche-et-chétif-serpent-à-lunettes » et redoute donc l’accueil qu’il va recevoir à la rentrée. « Je le connais bien, ce malaise. C’est la sale gêne d’être soi. C’est le complexe. » De fait, les moqueries fusent. Pour calmer tout ce petit monde, Aristide ne trouve rien de mieux que de menacer d’emmener son molosse. Molosse qui n’existe que dans son imagination…
Il nous fait rire, Aristide, avec ses complexes, ses mensonges et sa tchatche. Parce que non content d’inventer ce mensonge, il en fait des caisses, se vantant  de « combattre la méchanceté » et de « recréer un peu d’humanité dans ce monde cruel et intolérant ». Ajoutons à cela le style de Cécile Alix qui n’a pas peur de truffer son texte de mots compliqués, qu’elle explique en fin d’ouvrage dans un lexique drôle et décalé. Entre autres bonus.
En somme un roman au ton vif et à l’humeur bienveillante à lire dès le CM2.

Ses griffes et ses crocs / M. Robin. - Actes sud, 2015

Marcus est habité par la peur, avec une faculté à imaginer tous les drames pouvant se nouer autour de lui. Pour conjurer les dangers, il a mis en place quantité de rituels censés assurer la bonne marche du monde mais très handicapant à vivre pour lui et les siens. Durant les vacances, il part avec ses parents, sa sœur et une autre famille, sur une montagne de l’Oregon, dans une cabane isolée. Difficile dans ces conditions de respecter ses TOCs. Or la dernière fois qu’il les a enfreints, il y a eu un drame…
Roman aux confins du fantastique, haletant et hautement troublant car cette peur, cette angoisse tenace, trouvent dans ce roman une forte légitimité : la vie est faite de drames, se noue dans la terreur et la mort. Mais si aucun rituel ne permet d’apaiser le cataclysme qui s’abat sur Marcus et les siens, Marcus trouvera en lui les ressources pour dépasser l’effroi.

Journal d'une toquée / J. Patteron ; L. Papademetriou. - Hachette, 2015

Toquée, pas vraiment, pas du tout même. Coucou a juste eu quelques difficultés à voir sa mère disparaître une énième fois, plus longtemps qu'à son habitude. Tellement longtemps que la fin du roman ne la verra pas revenir. Quelque peu chamboulée donc, Coucou a du être admise quelques jours en observation en hôpital psychiatrique lorsqu'elle a fini par craquer devant cet évènement de taille lorsqu'on n'a que 16 ans.
Pour le reste, c'est une jeune fille plutôt normal, qui a tout de même la particularité de discourir avec ses personnages littéraires préférés ou encore  de « transformer les badauds alentour en personnages de roman ». Par ailleurs, elle s'entoure de personnes qui s’autoproclament les débiles en folie et qui ont pour ambition de rendre le monde meilleur, en tentant par exemple des « Opérations Bonheur ». Dans son journal intime, Coucou nous raconte donc l'école, les amis, les rêveries, les moqueries et surtout l'importance du sentiment d'appartenance lorsque le monde se fissure.
Un roman graphique aux chapitres courts, très positif bien qu'un peu surjoué, à commencer par le titre.

La peur au placard / P. Leblan. - Oskar, 2015. - (Court métrage)

Elsa étouffe avec cette angoisse diffuse et omniprésente qu'elle ressent depuis un certain temps. Et la sensation est plus prégnante « depuis la fille du premier rang. »
La rencontre avec Chloé, qui se fiche pas mal du regard des autres, la discussion avec l'ami de sa mère qui est passé par cette période de malaise, de honte d'être différent, de peur du regard des autres, permettront à Elsa de se découvrir le courage d'être ce qu'elle est, tout simplement.
Un livre court sur la découverte de son orientation sexuelle, égrené de réflexions sur le genre. De petites lâchetés en maladresses, l'angoisse profonde se transformera en assurance d'une vie qui ne sera pas plus heureuse ou malheureuse qu'une autre.
« On peut être tellement d'autres choses que juste une fille ou un garçon. »
« Être gay te rend plus sensible à ce qui t'entoure, aux autres qu'on montre du doigt, ça te fait réfléchir à deux fois avant de rejeter ce qui est différent.»

La Maladroite / Alexandre Seurat. - Le Rouergue, 2015. - (La Brune)

Maladroite (La) | Seurat, Alexandre. AuteurPremier roman. Un texte fort sur la maltraitance d’une petite fille, Diana, une petite princesse maladroite qui se blesse sans arrêt et nie perpétuellement être frappée par ses parents. C’est la description d’une mécanique infernale, comment malgré la lucidité de la plupart des intervenants, malgré leurs alertes, inexorablement on s’achemine vers une fin pourtant crainte de tous. Il règne une tension forte et permanente sur la longueur du roman et ce malgré que tout est perdu d’avance, dès la première ligne. Remord et culpabilité de l’institutrice au prologue, regret et questionnement du frère à l’épilogue. Défaite de la machine administrative trop lente et trop prudente.
Un livre très court, 90 pages imprimés utilisant le mode du roman choral (succession de narrateurs multiples) que bien des auteurs ont déjà utilisé pour mettre en valeur des faits divers (réels ou inventés), citons parmi beaucoup d’autres « Hallali » de Jim Thompson en 1957 ou encore « De beaux lendemains » de Russell Banks en 1991. Ici chaque narrateur ne prend pas la parole pour un chapitre entier mais pour une courte intervention, ce qui donne du rythme, un côté brut et nous rapproche presque plus d’une succession de témoignages dans une affaire criminelle que du genre romanesque. Ce qui n’enlève assurément rien, au contraire, au talent de l’auteur, dans la construction et dans la force de son propos.

Avis : ***

La maladroite / A. Seurat.- Rouergue, 2015.- (La Brune)


C’est une histoire de maltraitance qui s’est déroulée dans la Sarthe et qui malheureusement s’achève par le meurtre de la petite Diana, une fillette âgée de huit ans, que personne ne semble avoir pu sauver des griffes parentales. Ce qui est surprenant dans l’affaire, c’est que les signalements aient été donnés, que tous les corps de métiers compétents pour ce genre d’affaires soient au courant sans que personne n’ait pu empêcher ce drame. Le récit est construit par un monologue des témoins qui ont tous assistés impuissants à la descente aux enfers de la petite.
C’est une lecture déstabilisante sur deux points : le mécanisme de la manipulation ; en effet, Diana complétement formatée par ses parents, a refusé jusqu’au bout de dénoncer ses bourreaux ; et le fait que la lourdeur et les réserves administratives constituent une faille pour régler les affaires de maltraitance familiale.
Enfin, c’est bouleversant, on se sent désarmé face à ce récit, on reste persuadé  que quelqu’un aurait pu faire quelque chose pour éviter le pire.

La maladroite / A. Seurat. - Rouergue, 2015. - (La brune)

Il va de soi que Diane ne va pas bien. Exceptés quelques cas de déni, tous s'accordent à le penser. Grand-mère, tante, directeurs d'école et autres professionnels de l'enfance font l'inventaire des indices qui convergent vers ce constat : Diane est maltraitée par ses parents. A moins qu'elle ne soit très maladroite ? Ses frères et sœurs vont bien eux ! Tous aussi sont convaincus : «  On a fait de notre mieux. »
De brefs chapitres donnent la parole aux proches, à tous ceux qui ont tendu une main si timide à l'enfant de 8 ans. Le roman est court, assez insoutenable dans les violences décrites et l'inertie qui règne. Ces voix multiples nourries de bonnes volontés, de tergiversations et de lâchetés nous renvoient forcément à notre conscience et notre responsabilité : qu'aurions-nous fait pour venir en aide à cette fillette au visage « sans animosité, mais sans espoir, retranché dans un lieu inaccessible.»
Un roman incisif qui hante, et rappelle à notre souvenir Marina, Aliya, Typhaine et les 600 à 700 décès imputables aux mauvais traitements dans la cellule familiale.

Si loin de Kaboul / N. H. Senzai. - Magnard, 2015

La famille de Fadi a décidé de fuir l'Afghanistan, plus précisément les talibans «  arrogants et avides de pouvoirs ». Dans la panique du grand départ, la famille a perdu Mariam, la plus jeune des filles. La petite de 6 ans se retrouve seule en Afghanistan, tandis que tous dorénavant ont rejoint les États-Unis. Bien sûr des avis de recherche ont été lancés, des détectives mandatés sur place mais on lui a tellement répété de ne pas dévoiler sa véritable identité si elle rencontrait des inconnus...
L'intrigue gravite autour de l'angoissante absence, de la culpabilité partagée par chacun mais le roman est aussi le récit d'une émigration rendue doublement particulière par un autre évènement, historique celui-ci : l’attentat du 11 septembre. La difficulté de s'adapter est compliquée par une méfiance de l'"autre" synonyme d'amalgames. Mais Fadi rencontre aussi la solidarité et son obsession de retrouver sa petite sœur trouvera écho dans son nouveau pays.
N. H. Senzai qui a « grandi entre deux langues et deux cultures » est assez juste dans ce récit qui parle de l'équilibre à trouver entre deux pays. Cette famille espérait participer du renouveau de l'Afghanistan, elle doit renoncer à ses idéaux et trouver sa place dans un pays qui subit une crise majeure. Chacun devra tracer sa voie, individuellement et collectivement.

La source : Errance / M. Fleury. - Thierry Magnier, 2015

Pour Albeda et Tilo, il est temps de rendre au clan ce que le clan leur a offert durant l'enfance : ils partent donc pour leur Errance, avec pour mission de trouver la Source et de rapporter l'abondance, souvenir de l'Ancien Monde. Ils savent que leur tâche est rude, incertaine, entravée par les Traqueurs prêts à tout pour les rares sachets nutritifs. Ils rencontrent d'autres clans, d'autres familles, d'autres communautés, autant de termes qui recoupent une même réalité de personnes s'unissant pour s'organiser tant bien que mal pour se relever de l'Ancien Monde. Et puis il y a quelques solitaires aussi.
Toutes ces rencontres anéantissent leurs croyances et préjugés, élargissent leur vision des mondes, l'Ancien et l'actuel. Avec pour le lecteur de quoi réfléchir sur le nôtre bien sûr...
Le tome 1 se clôt sur cette question : qu'est-ce que la Source et pourquoi tous les enfants avant eux ne sont-ils jamais revenus de leur quête...
Un roman post-apocalyptique prenant, avec des personnages attachants ; l'auteur préfère les réflexions sur ce qui a causé la perte de l’abondance et les pistes de renouveau à l'angoisse d'un monde luttant pour sa survie.

«  Il est trop facile de rejeter les autres hors des limites de l'humanité. Il faudra un jour que les clans assument leur passé et leur présent.»
« - L'Ancien monde devait vraiment être fabuleux s'extasie Tilo. 
- Peut-être, repend le Pèlche, mais s'il était fabuleux, pourquoi a-t-il accouché du nôtre ? »
Voir la notice

Partir laisser se trouver / A. Alsaid. - Hachette, 2015

Hudson doit passer un entretien primordial le lendemain, pour entrer en fac de médecine. Mais il rencontre Leila, passe la plus belle nuit de sa vie auprès d'elle et ne se réveille pas à temps... Sa colère se dirige vers la jeune fille, qui n'a plus qu'à reprendre la route, direction les aurores boréales, son projet initial.
Nous la retrouvons dans la seconde partie, avec Bree, jeune orpheline fugueuse qui fuit sa sœur aîné et aime à convoquer l'adrénaline. Elles finiront toutes les deux en prison pour quelques heures.
Dans la troisième partie, Leila manque d'écraser Elliot au cœur brisé parce que sa meilleure amie a refusé d'entendre sa déclaration d'amour. Leila le convainc de ne pas s'avouer vaincu.
Leila poursuit sa route et c'est à Sonia cette fois qu'elle portera secours, Sonia en deuil de son petit ami qui a du mal à s'avouer qu'elle a droit à nouveau à l'amour et au bonheur.
La dernière partie s'attachera à Leila, à elle seule dont on apprend enfin l'histoire et qui recevra un peu de l'aide qu'elle a si largement offert à ses compagnons de route d'un jour. Le message est clair, avec les différentes histoires et cette référence appuyée à John Green : la vie est parsemée de difficultés, de drames, de tragédies, mais si tant est qu'on ait un peu de persévérance et d’entourage bienveillant, elle offrira de nouvelles opportunités. Partir, laisser, se trouver...

La pyramide des besoins humains / C. Solé. - Ecole des loisirs, 2015

Son père a frappé une fois de trop, Christopher est monté dans un train pour Londres pour un aller simple. Depuis, le quotidien consiste à s'inventer un abri de carton, à se nourrir, à choper un peu de tendresse auprès de Suzie, prostituée du coin. Il apprend l'existence d'un nouveau jeu de télé réalité dont le slogan Joue ta vie résonne comme la promesse d'une vie à échanger, à réinventer. L’enjeu ? Gravir les échelons de La Pyramide des besoins humains, prouver, en photos et textes de 500 caractères, la pleine satisfaction des 5 besoins humains selon la pyramide de Maslow : besoins physiologiques, de sécurité, d'amour, de reconnaissance, de réalisation. Quoi de plus facile pour un ado fugueur et à la rue…
Christopher est partagé entre l'espoir d'un changement et le dégoût que lui procure le jeu, à éprouver l'hypocrisie du public qui l'adule en ligne sans lui accorder le moindre regard dans la rue. En quelques jours, Christopher a franchi « deux niveaux virtuels sans que (son) quotidien évolue.»
Quelle évolution peut alors espérer Christopher, partagé entre son identité virtuelle célèbre et sa réalité synonyme de survie dans l'ombre ?
« La célébrité est une fiente de pigeon qui tombe sur la tête, et si on peut y échapper, tant mieux.» Reste une autre issue, à inventer par-delà l'hystérie collective.
Un premier roman lucide, désenchanté et attachant.


Cœurs de cailloux / C. Chartre. - Alice, 2015. - (Le chapelier fou)

Une vieille dame sur un banc, avec son chien. Un ado invisible. Et une voix, témoin de leur rencontre. Qu'ont-ils à se dire, cette vieille dame qui raconte encore et toujours la même histoire d'amour suspendue et ce jeune qui, de l'amour, ne connait rien, si ce n'est en rêves mille fois réinventés ? Peut-être leur rencontre n'a-t-elle de sens que pour bouleverser un immobilisme qui n'a que trop durer.

Comme une envie de voir la mer / A. Loyer. - Alice, 2015. - (Tertio)

Ludivine a décidé un jour qu'il faudra désormais l'appeler Ludie. Ses parents ont refusé d'y voir autre chose qu'une lubie d'ado. Ludivine reste à leurs yeux une jeune fille sage et parfaite. Alors Ludie passe à la vitesse supérieure et fugue avec son grand frère déficient mental.
Cette fois, elle exige une vérité qui lui a été refusée 16 ans durant. Pour enfin savoir qui elle est réellement.
Difficile d'imaginer que l'adoption peut rester non-dit. Les parents de cette histoire comptaient sur leur amour pour élever leur fille. Mais les secrets et non-dits exacerbent les questionnements d'une jeune fille brillante qui ne comprend pas la place qu'on lui a accordée au détriment de son frère.
Alors son avenir devra s'affranchir des mensonges pour se dessiner plus sereinement.
Une problématique traitée à grands traits mais qui montre l'importance du dialogue.

Les trois caramels capitaux / J.-C. Mourlevat. - Thierry Magnier, 2015. - (Petite poche)

Il est à peu près sûr d’avoir mené une vie digne de lui ouvrir les portes du paradis. Mais Saint Pierre lui reproche le vol de 3 caramels, lorsqu'il avait 7 ans ! Même joueur, joue encore... A l'issue de sa seconde vie, Saint Pierre reproche un autre forfait au narrateur. Cette fois, autant en profiter pleinement puisque le paradis lui est refusé systématiquement ! L'enfer se profile ?
Jolie conclusion à cette fable qui fait le pari du temps présent.

Barsakh / S. Stranger. - Bayard, 2015

Émilie est une jeune norvégienne en vacances aux Canaries. Son quotidien : courir et manger le moins possible sans que ses parents s'en alarment. Lors d'une de ses escapades sportives, elle aperçoit au loin un navire. A son bord, une quinzaine de jeunes africains en déroute, dont Samuel, ghanéen de 17 ans. Émilie représente le premier accueil sur ce continent et leur apporte les premiers soins ; mais l'Europe est beaucoup plus dure dans sa gestion de l’émigration....
Barsakh, dans l'islam, « correspond à une sorte de stade intermédiaire après la mort (...). Un endroit où l'on séjourne, dans l'attente du jugement dernier. » Une autre définition des centres de rétentions.
Un livre pour s'ouvrir au monde et prendre conscience des inégalités, balayées dans ce roman court. (Dommage que les liens youtube en fin d'ouvrage soient en langue anglaise.)

Tout ce que je désire / A. Pavignano. - Bayard, 2015

Fabio a décidé que son handicap ne lui interdirait rien. Pas même l'amour. Et c'est auprès de Michaela qu'il l'éprouvera pour la première fois. Un amour idyllique, jusqu'à ce que les parents des adolescents s'en mêlent et y plaquent leurs jugements dégradants. Ils décident de fuir, car là encore Fabio refuse d'être retenu par ses jambes empêchées. Un orgueil qui les met en danger....
Le roman italien, au ton direct, est libre, se lit de façon très fluide et agréable. Les chapitres donnent voix à plusieurs personnages, principaux bien sûr mais également secondaires, Mille et ses TOC, Prof et son idée de l'éducation... Avec une certaine frustration de ne pas avoir accès plus profondément à la psychologie de tous ces personnages.

La traversée / J.-C. Tixier. - Rageot, 2015

La traversée se passe mal. Parce qu'ils sont trop nombreux sur le bateau, que la mer est déchaînée et qu'à la barre du bateau en question il y a Sam, ado de 17 ans désigné à ce poste parce qu'il savait nager... Une traversée qui laissera derrière elle de nombreux cadavres.
Les chapitres alternent entre la déroute des clandestins et l'histoire de Sam et son désir farouche de quitter un pays où même l'éducation ne peut lui assurer un avenir. Destination l'Europe, même si, et il en la preuve maintenant, les risques sont infinis.
Un texte court, qui ébauche les différentes étapes du voyage et une fin ouverte, parce que les « clandestins (...) ignorent de quoi la minute suivante de leur vie sera faite ». Peut-être frustrant pour les jeunes mais efficace car l'histoire continue de cheminer, en écho avec l'actualité.

Le cœur de la poupée / R. Schami. - Ecole des loisirs, 2015

Nina est heureuse d'avoir enfin trouvé son trésor en la personne d'une poupée trouvée à la brocante : « C'est elle, murmura-t-elle, et au même moment elle sentit battre son cœur. » Petitoi fait désormais partie de la vie de Nina. La petite fille lui raconte tout, Petitoi absorbe ses peurs et dispense sa sagesse. Même si Petitoi n'a jamais été aussi heureuse avec une enfant, elle sent comme un manque, ou plutôt comme un trop : cette raison qui fait qu'elle ne peut être aussi joyeuse que la petite fille. Jusqu'à ce que celle-ci lui inspire le moyen d'être à sa place, juste et entière...
Une très jolie fable atypique en littérature jeunesse, qui se met à hauteur d'enfant tout en parsemant les courts chapitres de réflexions philosophiques sur l'enfance et le passage à l'âge adulte.

Nous les menteurs / E. Lockhart. - Gallimard, 2015

Chez les Sinclair, la famille est un mythe à construire, à entretenir. Une image à peaufiner sans cesse. Rester "normal" en toutes circonstances, malgré les divorces, les décès et autres chagrins renversants. Les points culminants de ces représentations ont toujours lieu l'été, sur leur île privée, où les grands-parents ont fait construire des maisons à leurs trois filles. Les petits enfants et Gat, un ami, ont toujours plaisir à s'y retrouver, d'autant plus, pour la narratrice Cady, depuis qu'elle est amoureuse de Gat.
Mais leur grand-mère est morte et cet été-là, la succession exacerbe toutes les tensions. La normalité se fissure, les adultes se déchirent...
Et puis il y a l'accident. Si terrible qu'il laisse Cady amnésique, en proie à de très violentes migraines et qu'elle restera deux ans sans retourner sur l'île enchanteresse. Lorsqu'elle retrouve enfin ses cousins et Gat, elle leur demande de l'aider à retrouver la mémoire, malgré l'interdiction qu'ils ont d'évoquer l'évènement.
La vérité sera effroyable.
Le roman débute comme la saga d'une famille riche et snob, offre des parenthèses contées, se noue en tragédie. Nous les menteurs dresse un portrait de la famille à la fois terrible et magnifique, où l'amour, indéniable, se pourvoie dans les affres d'un orgueil dérisoire, de la manipulation et de la jalousie.
Les victimes : les enfants, ceux-là mêmes qui tentaient d’apporter le changement d'un monde plus juste humainement et socialement.

Un ours dans la bergerie / Q. Simon. - Thierry Magnier, 2015

Elias trouve un ourson blessé dans les Pyrénées, ne voit d'autre choix que de le secourir, puisque la mère a été abattue. Tâche des plus ardues en soi, compliquées encore par le fait que son père et ses amis, éleveurs de moutons, sont fermement opposés à la présence des ours dans leurs montagnes. C'est donc en cachette qu'il apporte les premiers soins à l'animal. Mais le secret est vite éventé et il subit la réprobation catégorique des habitants de son village.
Durant des semaines, l'adolescent nourrira l'ours, en gardant secret son refuge, tout en réfléchissant à la manière de dénouer la situation. Car l'ourson devra bientôt reprendre sa liberté...
Une histoire certes un brin naïve mais qui montre de façon assez juste les réactions sur la réintroduction des animaux sauvages. Elle pose la question de notre responsabilité face au vivant. Les hommes jouent avec le destin des animaux sans en assumer les conséquences, les héros de ce roman en sont l’exception.

Prends ta pelle et ton seau et va jouer dans les sables mouvants / H. Girard. - Thierry Magnier, 2015

L'histoire est à l'image du titre, violente dans le fonds mais traité avec un humour décalé qui dégoupille l'âpreté du parcours du héros et narrateur. Car Anton n'a pas eu beaucoup de chance jusque-là : une mère droguée, décédée très tôt, un "beau-père-tiers-de-confiance" pas très... digne de confiance, des fréquentations douteuses qui le mènent d'embrouilles douteuses en plans dangereux... L'avenir d'Anton semble tout tracé, dans la délinquance et la violence. Mais il est des rencontres qui, sans être miraculeuses, donnent l'énergie nécessaire pour se rebeller contre le poids du passé. « Je ne sais pas d'où je viens, mais j'ai tant à inventer encore que le passé ne m’encombrera plus. »
On sent l’expérience de l'auteur, directeur d'un établissement à mission thérapeutique ; il dresse un portrait d'Anton plein de rage et d'énergie, qui trouveront à se canaliser dans la confiance et l'amour. Nul angélisme néanmoins, juste un flux bouillonnant qui nous embarque dans la lecture.

Un monde sauvage / X.-L. Petit. - Ecole des loisirs, 2015. - (Médium)

Felitsa suit sa mère, garde forestière dans la taïga russe, parce que l’école de la taïga apprend tout de la vie ! La tâche est rude car elles sont seules pour un territoire immense, face aux braconniers suréquipés et avides. Mais se présente bientôt un enjeu de taille : protéger une tigresse et ses deux petits, évidemment fortement convoités. Felitsa est partagée entre cette mission d’importance et les tentations d’une vie normale de jeune fille découvrant l’amour. Mais le dilemme n’en sera pas réellement un, tant mère et fille ont à cœur de sauver cette famille menacée. Elles trouveront un allié inattendu, de taille, en la personne du petit frère énigmatique.
Roman évidemment haletant, le lecteur suit la double traque en redoutant l’issue. Mais nous sommes en littérature jeunesse et elle sera plus heureuse que dans la réalité. De quoi montrer que les animaux ont le droit de vivre pleinement leur vie.

Comment je me suis débarrassé de ma mère / G. Abier. - Actes sud junior, 2015. - (Roman ado)

5 nouvelles âpres mais non dénuées d’humour sur la relation des ados avec leur mère. Ils ne sont pas tendres entre eux : mères intrusives, possessives, ados ingrats, arrogants, il ne fait pas bon vivre en famille sous la plume de Gilles Abier. Et lorsqu’on croit ou espère, alors que les personnages se retrouvent dans la dernière nouvelle, que les relations vont s’apaiser, une nouvelle perversion s’invite !
Lecture surprenante et grinçante.

Moi, Simon 16 ans homo sapiens / B. Albertalli. - Hachette, 2015

Simon a négligé de fermer sa session informatique : Martin sait désormais qu'il est homosexuel. Et même s'il n'est pas effrayé à l'idée de faire son coming out, il sait qu'il n'en est pas de même pour son interlocuteur secret Blue, qu'il ne connaît que par leur correspondance. Révéler leur histoire serait prématuré, perturberait le cocon qu'ils se sont construit. C'est pourquoi Simon cède au chantage de Martin qui gardera le silence s'il lui arrange une rencontre avec son amie Abby. Combien de temps peut durer cet arrangement hasardeux ? Et quand saura-t-on qui est véritablement Blue ?
Le suspense est bien là mais l'intérêt du roman est plus large. L’adolescence est un âge où les amitiés sont très fortes, entières, où l'on se connaît si bien. Mais elle est aussi cette période où l'on se redessine et se réinvente. S'accepter soi-même dans cette nouvelle identité, et se faire accepter par les proches et la société, est un défi de taille. Les personnages de ce roman se révèlent plutôt courageux et doués dans cette transition, en balayant les stéréotypes sexuels et raciaux.
Un roman nuancé, vivant et léger sur l'adolescence, l'identité et ses possibles.

Les rêves rouges / J.- F. Chabas. - Gallimard, 2015. - (Scripto)

Daffodil est persuadée d'avoir vu Ogopogo, le fameux monstre du lac Okanagan (Canada). Lachlan croit l'avoir vu également mais comment soutenir publiquement l'anormale, celle qui s'arrache les cheveux par poignées. A l'âge où l'on se cherche une personnalité, repousser Daffodil c'est se conforter dans l'idée de sa propre normalité. Par ailleurs, l'influence de son ancien compagnon de sévices reste tenace, même s'il l'a rejeté voici des années.
Mais Lachlan, en tant qu'indien élevé parmi les blancs, a déjà fait l’expérience de la différence et a entamé le chemin où l'on s'affirme dans sa singularité. Après les premières hésitations et petites lâchetés, il rejoindra donc Daffodil dans l'affirmation qu'ils ont bel et bien vu le serpent mangeur d'hommes, qui dévoile à eux-mêmes ce que sont les hommes, « fait parler leurs morts, leurs amours enfuies », et révèle leurs fautes. « Nous avalons les chagrins les moins digestes » mais n'avons pas tous les mêmes capacités à les digérer. Les personnages de ce roman se sont enfermés dans une carapace de dureté, de violence ou de racisme, le monstre du lac agira comme un révélateur et par son intermédiaire, chaque personnage se dévoilera dans une plus grande complexité.
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On est tous faits de molécules / S. Nielsen. - Hélium, 2015

Voici bientôt 2 ans que la mère de Stewart est morte. En véritable petit génie très mature, Stewart est heureux de voir que son père a retrouvé goût à la vie en compagnie de Caroline. Et lorsqu'il doit quitter sa maison et emménager chez elle et sa fille Ashley, il accepte le tout avec une belle abnégation, pourvu que son père soit épanoui.
De son côté, Ashley est estomaquée de voir débarquer chez elle ce nerd si dépourvu de bon goût vestimentaire et de coolitude. Sa colère ne fera que grandir. Il a déjà fallu qu'elle accepte le divorce de ses parents si cool, l'annonce de l'homosexualité de son père et maintenant cette famille de guingois ?! Pour une fille si cool, c'en est trop ! Heureusement que le beau Jared si cool s'intéresse à elle...
On s'attache d’emblée à Stewart qui peut dire en toute honnêteté :  « Résoudre le problème de la faim dans le monde, c'était du gâteau comparé à trouver un moyen de ne pas me déshabiller devant tous ces presque-adultes ».
On s'attache un peu moins vite à l'ado pimbêche si préoccupée du regard des autres. Et on ne s'étonne guère que la cohabitation ne soit pas des plus sereines. Mais chacun nous livre son regard à tour de rôle et, dans un antagonisme qui va s'effilocher peu à peu, nous réviserons bien sûr notre jugement...
« Les molécules sont constituées d'atomes. 
Quand quelqu'un meurt, ses molécules se décomposent, mais pas leurs atomes.
 Donc, mettons qu'un atome de carbone fasse partie d'autre chose,
 par exemple une fleur, ou même un autre être humain ».

Refuges / A. Heurtier. - Casterman, 2015

Mila revient pour la première fois depuis des années -depuis la mort de son petit frère- sur l'île de Lampedusa. Pas facile, à 16 ans, de passer ses vacances avec ses parents, a fortiori lorsque la tristesse alourdit chaque mot, chaque intention. Heureusement, Mila va rencontrer Paola, solaire et sereine, qui lui fait redécouvrir "l'île du salut".
En parallèle à ce deuil, ce sont les destins de 8 autres personnes qui vont se raconter, par bribes courtes et puissantes. Saafiya, Meron, Pietros, Melotata et tant d'autres, vont sortir de l'anonymat, cesser d'être un "problème social", une "catégorie" pour s'incarner aux yeux de Mila comme aux nôtres. En êtres qui fuient l'oppression de leur pays -l’Érythrée-  et l'absence d'horizon pour un avenir incertain mais forcément plus libre.
Cette mise en perspective est moins là pour mettre en balance les souffrances que pour proposer, comme dans Là où naissent les nuages, une solution pour dépasser les drames :
Dépasser son individualité pour améliorer la marche du monde. « En gardant les yeux ouverts, en affrontant les difficultés, tout devenait possible. Et la pierre qu'elle apporterait , même brute, même légère, avait sa place dans l'édifice ». Prendre part au monde, faire en sorte, avec ses moyens, de lutter contre la violence et l'injustice du monde. Comme par exemple en refusant d'obéir à une loi aussi insoutenable que la loi Bossi-Fini qui veut que toute personne recueillant un migrant soit poursuivie pour complicité d'immigration illégale.


L’année solitaire / Alice Oseman. - Nathan, 2015

Tori traverse la vie sans y prendre vraiment part, indolente. Elle évolue au milieu d’« imbéciles conformistes et sans âme. » Tout l’ennuie et quand elle ne s’ennuie pas, elle est agacée et déteste ce qui l’entoure. Cette année s’annonce différente parce qu’elle retrouve son ami d’enfance et fait la connaissance d’un certain Michael à la personnalité inattendue. Et puis il y a ce blog mystérieux solitaire.co.uk qui réveille le quotidien flasque des adolescents. Mais pour Tori, il est difficile de s’ouvrir au monde, aux autres, quand elle a passé tant d’années repliée sur elle-même. On en apprend succinctement les raisons (elle a retrouvé son frère mutilé, en sang) et l’on assiste à la lente métamorphose d’une « misanthrope et pessimiste » en jeune fille qui comprend que l’on peut compter sur les autres si l’on prend la peine de s’ouvrir à eux.
C’est une jeune de 18 ans qui est l’auteur de ce roman, avec les qualités de ses défauts : une grande sincérité et authenticité dans la description du malaise adolescent, avec la solitude et l’enfermement sur soi caractéristiques de cette période ; et un caractère un peu brouillon et bavard qui en fait un roman délayé.

Trop tôt / J. Witek. - Talents hauts, 2015. - (Ego)

Objectif de ces derniers jours de vacances d'été pour Pia : s'amuser, s'enivrer en compagnie d'un garçon. Cette nuit de liberté folle offrira à Pia davantage que ses espérances : « Je me suis évaporée dans les bras d'un homme et c'était merveilleux. »
Après « cette première nuit d'amour » qu'elle ne regrettera jamais, il y a la déception -le désintéressement cinglant de l'amant au petit jour-, l'anesthésie et la solitude des lendemains qui déchantent, il y a ce « second tsunami » qui s'abat sur elle, la découverte de sa grossesse...
Le texte se raconte à la fois rétrospectivement et au moment même où Pia se rend à la clinique pour avorter. Il permet donc de dire la légitimité de la force du désir, du langage des corps mais également les conséquences si lourdes lorsque la sexualité n'est pas synonyme de précautions.
« Le désir fou ça existe. Mais peut-être qu'on ne peut pas dire l'amour, le frisson, la passion. Peut-être que l'amour ne peut que s’éprouver. Que les mots ne suffisent pas. Partenaire, orgasme, rapport, contraception, fécondation. Les mots pour dire la sexualité sont si laids. C'est sans doute pour cela qu'ils provoquent tant de malentendus. »

Même pas peur / I. Astier. - Syros, 2015

Phil et Stephan sont les meilleurs amis qui soient.
Ils osent tout, en skimboard, plongeon, dirt et autres sports d'émotions fortes. Des vrais casse-cou toujours prêts à se dépasser.
Ils osent tout, surtout en compagnie de Mica. Mais celle qui est la source de toutes les émulations est également celle qui éprouve le plus durement leur courage devant ce défi ultime : celui de dévoiler ses sentiments.
Stephan le meneur, le boss, le narrateur de ce roman sera-t-il à la hauteur du challenge ?
L'île d'Yeu en décor, une histoire où l'adrénaline des exploits se dispute à celle des émotions.

La mémoire en blanc / I. Collombat. - Thierry Magnier, 2015

La chose qui la hante depuis des années -images et angoisse diffuses- trouve écho dans une réalité devenue menaçante : Léonie reçoit des messages inquiétants, est suivie et même agressée. Qui peut donc lui vouloir du mal ? Elle n'est qu'une jeune danseuse de 20 ans ! Les révélations de ses proches, énigmatiques et morcelées, la mettent sur la piste de son passé inscrit dans l'histoire du Rwanda.
Entre enquête policière, thriller, roman historique et psychologique, Isabelle Collombat dessine une histoire individuelle et collective douloureuse, chacune prouvant qu'une reconstruction reste possible sur les cendres d'une tragédie.

Signe distinctif / A. Bloch-Henry. - Oskar, 2015. - (La vie)

Harold est nouveau dans ce collège mais redoute que la rengaine soit la même : en tant que roux, il va avoir droit aux moqueries et à la mise en quarantaine. Mais surprise, l'année commence en beauté : la belle Axelle lui accorde sa sympathie, et plus encore. La vie serait-elle belle, enfin ? Cela serait sans compter sur quelques frustrés qui utilisent l'argument facile du physique pour atteindre Harold, que des années de harcèlement ont fragilisé.
La cabale organisée paraît disproportionnée mais l'on sait malheureusement que le groupe qui s'en prend à un individu peut faire des ravages, a fortiori avec l'aide des réseaux sociaux.
Savoir convaincre est un vrai pouvoir, que chacun est libre d'utiliser à bon escient. Axelle saura en faire la démonstration.