Le Royaume / Emmanuel Carrère. - POL, 2014


Le livre d’Emmanuel Carrère, très personnel, a à mon sens assez peu à voir avec le genre « roman » et, serait-on tenté de dire si nous n’avions sous les yeux le tableau des meilleures ventes, n’est susceptible d’intéresser qu’un lectorat restreint.
Emmanuel Carrère a connu durant trois ans de sa vie une forte ferveur religieuse avant que tout ne cesse presque aussi brutalement que cela avait commencé. Il se penche à nouveau sur cette période presque oubliée, reprend de vieux écrits dans des cahiers qui dorment dans un placard depuis de nombreuses années. La partie « la crise », très intéressante, est introspective. La suite est une réflexion et des hypothèses émises sur la construction des Evangiles, des Actes des apôtres et de l’histoire des débuts du christianisme. Un travail savant et de longue haleine.
Ce qui me marque le plus dans « Le Royaume » de Carrère c'est cette façon de dire que durant sa crise religieuse il était convaincu qu'elle ne pouvait déboucher que sur la vérité, l'absolu, la révélation ou bien l'effondrement complet de l'être. Qu'au final il la regarde aujourd'hui comme Picasso regardait sa période rose ou bleue, ni plus ni moins.
Il ne veut pas la revivre. Et pourtant elle semble totalement constitutive de ce qu'il est et il y revient. Refuse de toute son énergie l'éventualité de rencontrer à nouveau la grâce mais tournicote sans cesse autour du château après s'être retrouvé une fois dans la cour de celui-ci. Ne veut la revivre mais ne peut la nier. Veut se moquer de ce à quoi il a adhéré mais ne peut cacher sa fascination pour le Message. Met une certaine distance avec l’émotion en se claquemurant dans une certaine forme d’intellectualisme mais termine son livre les larmes aux yeux devant la joie spontanée d’une jeune trisomique dans la communauté de l’Arche de Jean Vanier. A-t-on trahi ce que nous avons été, ce que nous avons reçu ? Sommes-nous condamnés à ne toucher que du doigt certaines choses car l’Homme est inapte à l’absolu ?
Carrère donne l’impression de vouloir revenir sur cette période pour la fermer définitivement alors qu’il ne fait que la rouvrir sans vouloir y ré-entrer, vouloir ne plus en parler tout en ne faisant que d’en parler. Je suis la plaie et le couteau disait Baudelaire…
Un livre qui aura pour certains d’entre nous bien des résonances.
Difficile à noter ! En tant que roman, je ne le mettrai certainement pas dans mes coups de cœur mais je conçois que ce livre puisse paraître plus fondamental que certains de mes coups de cœur romanesques.

Avis : **

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