La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement / S. Alexievitch. - Actes Sud, 2013. - (Lettres russes)

Les Russes n’ont pas encore pleinement analysé leur passé communiste que les voici propulsés dans un incompréhensible capitalisme qui anéantit brutalement toutes leurs valeurs. C’est l’explosion d’une bombe atomique nommée argent qui pulvérise la notion d’un projet grandiose collectif en autant d’individualismes forcenés, en retour de la loi du plus fort (c’est à dire du plus riche) et de l’écrasement du plus petit.
Comment vivre sans utopie collective et sans sentiment partagé d’appartenir à un grand peuple ? Dictature du prolétariat contre loi de la jungle. Les spéculateurs honnis d’hier sont devenus les businessmen admirés, enviés et imités d’aujourd’hui. L’éclatement de l’Empire a réveillé les barbarismes (à moins que ce ne soit la simple nature humaine ?) en même temps que les désirs d’indépendance. Tout a été trop vite, Gorbatchev a ouvert une brèche qui, bien malgré lui, a tout fait s’effondrer. Beaucoup de citoyens se sentent désormais étrangers en leur propre pays. C’est le désenchantement après l’espoir de jours nouveaux, voire parfois même, aussi incroyable que cela paraisse, la nostalgie du stalinisme !
Un livre constitué des récits saisissants de petites gens aux destins brisés, en manque de repères, en rupture de pensée avec leurs enfants, un effondrement psychologique collectif, une descente vertigineuse dans l’âme russe et l’histoire tragique de ce peuple. Et, au-delà, un questionnement sur l’identité nationale, un sujet qui n’est pas absent non plus dans le débat français (voir par exemple le dernier livre du philosophe Alain Finkielkraut). J’aime beaucoup le travail de Svetlana Alexievitch qui n’est pas à son coup d’essai, souvenons-nous de « Les Cercueils de Zinc » sur la guerre d’Afghanistan ou « La Supplication » sur la catastrophe de Tchernobyl.

Avis : ***

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