Je veux faire l’amour / Marcel Nuss. - Autrement, 2012

Je gardais de Marcel Nuss, une personne lourdement handicapée, le souvenir de son autobiographie « A contre-courant » parue en 1999 chez Desclée de Brouwer. Il s’y décrivait d’entrée comme un têtard à tuba, un tocard de courses d’obstacles, un ramasse-pitié mais on découvrait aussi un battant qui avait réussi à fonder un couple avec enfants.
Le temps a passé, Marcel Nuss ne vit pas dans l’immobilisme, loin de là, et il pense sa vie. Il a divorcé, s’est remis en couple, s’est séparé à nouveau… Sa façon de voir les choses a évolué : « Je veux un amour libérateur et libéré, une sexualité ludique et pétillante, une existence libre et délivrée du carcan des angoisses qui oppressent le couple. » Sa réflexion autour du droit à la sexualité pour les personnes handicapées est passionnante, elle se frotte évidemment aux aspects moraux et juridiques, « grattera » potentiellement quelques lecteurs, et après ? En tout cas c’est un texte riche où l’on touche du doigt la misère sexuelle qui, comme le souligne l’auteur, un sacré bonhomme, n’est pas l’apanage des personnes handicapées. Il écrit : « Pour être désiré et aimé avec un handicap tel que le mien, il faut être porteur d’une vie intense, d’une énergie vitale séduisante… » L’énergie vitale, puissante, est manifestement là…

Avis : **

Lebensborn : la fabrique des enfants parfaits : ces Français qui sont nés dans une maternité SS / B. Thiolay. - Flammarion, 2012

Où l'on explore l'existence d'un lebensborn en France et un autre en Belgique

Je me revois encore, jeune collégien, chipant dans l’armoire de mes parents, à une période où il fallait absolument que je lise tout, un livre sur la couverture duquel figurait un enfant blond. Le livre était paru en 1975 et s’appelait "Au nom de la race". Les Français, et par la même occasion le jeune enfant que j’étais, découvraient les Lebensborn, ces maternités SS où naissaient la race des seigneurs. On y accueillait des jeunes femmes qui avaient des relations souvent extraconjugales avec des SS ou des membres de la Wermarcht. Les enfants issus de ces accouplements étaient fréquemment abandonnés et proposés à l’adoption à des familles aryennes exemplaires. Après avoir éliminé tous « les nocifs » : Juifs, Tsiganes, handicapés, malades mentaux, alcooliques, criminels, opposants au régime…, il s’agissait pour Himmler de substituer à tous ces « inférieurs » la future élite de sang nordique d’un Troisième Reich destiné à durer mille ans. Les deux faces d’une même pièce.
Malgré la faiblesse des archives (pour la plupart détruites), c’est plus particulièrement à deux curiosités méconnues que s’attache l’auteur : le Lebensborn de Belgique et celui de France (à 40 km de Paris). Il recherche aujourd’hui les enfants de ces Lebensborn et en retrouve quelques-uns. Ce sont des rencontres étranges et poignantes, des reconstitutions de vies (celles des enfants et celles de leurs parents) qui se font jour, des pans tabous du passé qui se lèvent, des rencontres inattendues qui s’opèrent (entre demi-sœurs par exemple). Le livre interroge notre rapport à la mémoire, à l’héritage familial et à l’identité.
Rappelons, quel triste choix !, que les services administratifs de l’association Lebensborn à leur début (de 1936 à 1940) s’installent dans la maison du romancier Thomas Mann, Prix Nobel de littérature 1929. Un Nobel obligé de s’enfuir de l’Allemagne en 1933, faisant le choix de l’exil, comme avant lui son frère, le romancier Heinrich Mann et aussi Klaus Mann, son fils, l’auteur de "Le Tournant", un chef-d’oeuvre qui reste pour moi l’un des livres les plus importants de toute ma vie de lecteur.
Le sujet des Lebensborn est tellement rarement traité qu’à lui seul il vaudrait qu’on s’y arrête. Pour ceux qui seraient rétifs aux documentaires, ils peuvent aussi aborder le sujet par le biais du thriller passionnant et fort habile de Valentin Musso paru en 2011 : « Cendres froides ». Un roman qui est aussi un livre sur le mensonge familial.

Avis : **

Tu as changé ma vie... / A. Sellou. - Michel Lafon, 2012

Connivence et fraternité

Je ne vous dirai pas que je suis un inconditionnel du film "Les Intouchables" puisque je fais partie des quelques Français qui ne l’ont toujours pas vu. La lecture de ce témoignage d’Abdel Sellou, celui qui est interprété par Omar Sy au cinéma, était donc en quelque sorte ma séance de rattrapage. Et franchement c’est un régal ! Quelle gouaille il a ce type !

Improbable rencontre entre un jeune arabe incontrôlable qui sort de Fleury-Mérogis et une personne tétraplégique à la suite d’un accident de deltaplane, un petit voleur dont la vie est bien mal engagée d’un côté, un homme plein aux as et à particule mais à la vie brisée de l’autre. C’est un livre hommage où l’humour et la pudeur font bon ménage. Abdel, il le dit, est loin d’être un expert en confidences, tout au contraire. Il se livre donc à un exercice dont il n’est guère coutumier et que seul le temps et son évolution personnelle rendent possible.

Il ne nie pas la souffrance de celui qu’il côtoie : "Le seul lien qui unit encore cet homme à son enveloppe passe donc par la douleur". Il la regarde en face mais ne s’y arrête pas. Pas de pitié juste de la fraternité. Il examine, et avec quelle sagesse, le rôle qu’il remplit auprès de lui, celui d’auxiliaire de vie : "Comme en matière de grammaire, l’auxiliaire n’a pas de fonction tant qu’il est seul. Il faut lui coller un verbe ou il n’est rien". Car il n’en est pas dupe c’est la grammaire de la vie qu’il apprend. Il est fichtrement admiratif de cet homme qu’il n’arrive pas à tutoyer et pour lequel il utilise toujours le « Monsieur » : "C’est un guerrier-philosophe, un Jedi échappé de Star Wars… La force est en lui".

Il l’avoue : "C’est pas toujours facile de dire merci…" et pourtant il le fait avec brio et quelques phrases comme jetées par inadvertance viennent encore le confirmer : "Il m’a offert un fauteuil à pousser comme une béquille sur laquelle m’appuyer." Plus loin encore : "Je me retiens d’écrire son nom en majuscule du début à la fin". La connivence entre ces deux êtres est magnifique, tout comme la photo de couverture. Cet homme détruit, mais qui renaît au contact de son auxiliaire de vie si particulier, est "Celui qui m’a élevé" nous dit l’auteur. Et le terme élevé, dans son double sens, prend une sacrée force dans la bouche de celui qui portait à bout de bras le tétraplégique.

C’est un témoignage drôle, chaleureux, humain, fraternel, émouvant.

Avis : **

Max / S. Cohen-Scali - Gallimard, 2012. - (Scripto)

Une vision surannée des Lebensborn

C’est un roman autour de la thématique des lebensborn, un gros travail de près de 500 pages qui est assez prenant. Sauf que…

Dès les premières pages, on est assez surpris par certaines affirmations et certains choix. On semble nous dire de façon assez surréaliste qu’en 1936 les femmes allemandes rejetées pour la reproduction en lebensborn étaient exterminées. C’est proprement délirant ! L’auteur fait le choix d’un personnage né en lebensborn, qu’elle compare à des haras, d’un accouplement d’une brute SS qui viole la future mère, qu’il ne connaissait pas auparavant, en lui faisant avaler du schnaps. Ce qui donne avant même la naissance, qui se produit le jour de l’anniversaire du führer, un pur produit aryen au physique mais aussi un véritable nazi au mental. Tout cela hélas sonne extrêmement faux. Les enfants des lebensborn qui encore aujourd’hui réclament à être reconnus comme victimes de guerre apprécieront. Passe encore pour certaines choses, au bénéfice de la fiction, mais pas pour d’autres, on est proche de la caricature et pas de celle qui accentue la vérité. Non les lebensborn n’étaient ni des haras ni des lupanars et les accouplements n’avaient pas lieu à la va-vite entre des personnes qui ne se connaissaient pas.

On croit toujours que l’histoire est statique, qu’elle n’évolue pas. Or si les responsables des lebensborn n’ont pas trop souffert des procès de Nuremberg c’est bien parce qu’en 1945 les alliés n’ont pas compris en quoi consistait cette entreprise criminelle. De la même façon, en 1975, Hillel et son livre « Au nom de la race », qui est malheureusement la principale source de Sarah Cohen-Scali, avait une vision encore partielle et approximative qui a largement été corrigée depuis. Voir le roman « Les Cendres froides » de Valentin Musso en 2011 et surtout le très bon livre de Boris Thiolay « Lebensborn : la fabrique des enfants parfaits : ces Français qui sont nés dans une maternité SS » en 2012, mais aussi un ensemble d’articles de presse, de sites Internet et de blogs aisés à consulter. Dommage de s’appuyer sur des sources (je devrais presque dire une source), certes honnêtes, mais quelque peu dépassées. Est-il raisonnable de limiter sa documentation à un ouvrage qui a trente-sept ans ? A une période où, de plus, une partie des archives n’était peut-être pas encore consultable. Il ne faut manifestement pas chercher plus loin les fortes approximations voire erreurs qui marquent de façon très gênantes le tout début d’un roman qui, comme dans « Le Tambour » de Günter Grass, donne la parole à un enfant qui a atteint le stade de sa pleine maturité intellectuelle dès le stade embryonnaire.

Certains gâchent leur roman par une fin ratée ou trop convenue (par exemple le « Ensemble, c’est tout » d’Anna Gavalda, allez c’est dit !), d’autres par des propos liminaires fantaisistes… Difficile de ne pas traîner pendant la lecture cet handicap de départ. On ne peut que déplorer ce manque de sérieux de la part de l’auteur dans le travail préparatoire. Même une fois le livre terminé, des retouches sur les premières pages auraient été possibles, souhaitables et bienvenues.

Avis : *

Le Palais de verre / Simon Mawer. - Le Cherche Midi, 2012

Parce que les maisons ont une âme.

En Tchécoslovaquie, les Landauer, deux jeunes mariés très aisés, Viktor, qui est juif, et Liesel demandent à Rainer von Abt, un architecte d’avant-garde, de leur construire la maison de leur rêve sur une colline. Ce sera une maison immense, au toit plat, tout en lignes droites, habillée de verre et dépourvue d’ornement. «Pureté de la ligne et frisson du vide » dans la tradition du Stijl.

L’invasion de l’Autriche puis des Sudètes va bouleverser le destin de ce couple qui devra abandonner leur maison, s’enfuir et se réfugier, pendant qu’il est encore temps, en Suisse puis aux États-Unis.

Bien sûr, on peut parler d’une fresque historique ou d’une saga familiale mais là ne réside pas l’essentiel. Nous assistons d’un côté à la poursuite de la vie de la maison accaparée par les nazis puis par les communistes et de l’autre à la poursuite de la vie des exilés loin de leur rêve. Et le rêve et le souvenir finissent par se confondre. Si l’adultère, le détournement de ses idéaux, sont très présents dans le livre, la maison, elle, est toujours là, transparente, intemporelle, comme niant un passé monstrueux et un avenir incertain et sombre. Cette thématique est peut-être à rapprocher pour partie de celle sous-jacente au "Nagasaki" d’Eric Faye. Un peu comme si les maisons appartenaient à ceux qui les habitaient (voire les concevaient), un peu comme si celles-ci étaient capables de reconnaître leurs propriétaires, qu’elles portaient en elles l’écho des moments qu’on y a passés, qu’elles les conservaient quand le visage d’un enfant n’est plus qu’une vieille pomme ridée. Et dans le cas présent, si particulier, de cette maison de verre, comme si la transparence agissait à la fois comme un révélateur et un baume. On est envoûté par cette maison.

Piet Mondrian disait : « Seul l'aspect pur des éléments, dans des proportions équilibrées, peut atténuer le tragique dans la vie. »

On trouvera aussi des rapprochements intéressants avec "La Maison de l'aigle" de Serge Brussolo où il est question dans un premier temps d'une maison de verre et dans un second temps d'une autre maison occupée par les nazis. Remarquons par exemple quelques phrases : "Elle revenait de l'autre bout de la Terre et la maison était encore là.", "A la seconde où tu passeras le seuil du hall, la maison reprendra ses droits sur toi."

Avis : ***