Les leçons du mal / T. H. Cook. - Seuil, 2011. - (Policiers)

1954, Lakeland, Mississippi. Jack Branch, 24 ans, « fils unique d'une famille aristocratique » est professeur au lycée de la ville depuis 3 ans et s'efforce de captiver ses élèves avec des cours étayés d’anecdotes sur le Mal. Il considère son métier comme une vocation, se donnant pour objectif d'élever ces jeunes hors de leur condition sociale, avec « l’espoir de pouvoir rendre service à ceux-là mêmes que ma famille, de connivence avec quelques autres tout aussi bien nées, avait maintenus sous une longue domination.» Sous « la poussière des torts irréparables » que constitue l'esclavage.
Eddie, le « fils du Tueur de l’étudiante », lui semble parfait dans sa « mission de pouvoir guider une vie humaine ». En l'encourageant à enquêter sur ce père criminel, Jack Branch espère le libérer d'un fardeau et l'encourager dans l'écriture.
Le narrateur présente sa vérité, nimbée d'une haute opinion de lui-même et de ses aspirations ; ses sentiments amoureux envers Nora semblent lui faire toucher du doigt la plénitude, « encore épargnée par les ténèbres »... Car bientôt les faits le confrontent à une part inconnue et inquiète de lui-même, dans un « souffle du tragique » qui sourd tout le long de ce roman s'apparentant moins à un policier qu'à une tragédie en 5 actes, d'où la dichotomie Bien/Mal s'effiloche.
Une écriture riche et fluide, une construction à la chronologie éclatée, des personnages d'une densité rare, voici quelques uns des ingrédients de ce roman haletant, captivant et puissant, tant dans l'évocation de la société américaine que dans l'étude de l'âme humaine.

Little Big Bang / Benni Barbash. - Zulma, 2011

Le Rameau d'olivier

Le narrateur est un jeune israélien d’à peine 13 ans lors des faits. Il est issu d’une famille où la branche paternelle se querelle régulièrement avec la branche maternelle. Le grand-père paternel, astrophysicien, est un rationaliste qui ne peut s’entendre avec la grand-mère maternelle, rescapée de la Shoah, grâce selon elle à plusieurs miracles dont elle a été bénéficiaire. Le père, hypocondriaque, passe lui aussi son temps en arguties et à reprocher à sa femme de ne jamais le plaindre assez.

Ledit père accuse presque 100 kg sur la bascule et commence plusieurs régimes dès lors qu’on soupçonne que son ventre proéminent pourrait bien dissimuler une ceinture d’explosifs. Son dernier régime est à base d’olives et à des conséquences inattendues : dans un premier temps un noyau d’olive se coince dangereusement dans l’œsophage et manque de l’étouffer, dans un second temps, des bourgeons d’olivier se mettent à occuper l’une de ses oreilles et vont se développer progressivement.

Curieuse histoire que cette métamorphose végétale contrepoint de la métamorphose animale du personnage de Kafka. Le ton est celui d’une ironie décapante, mordante, le cynisme flirte avec la logique absurde même si le final suggère davantage l’humour d’un Arto Paasilinna. On peut regretter cependant que cette allégorie ne fasse pas preuve de plus de finesse : « cette chose se transforme en une colonie illégale que l’on ne peut plus déloger », « tous deux s’étaient ainsi fondus en un seul être comme une sorte d’état binational ». On ne risque pas de rater le message de ce fondateur du mouvement La Paix Maintenant et ce d’autant qu’il y rajoute encore la symbolique de l’olivier. Cette émanation « d’un peuple sans terre arrivé sur une terre sans peuple » ne laissera néanmoins pas indifférent. Peut-on, par ailleurs, y voir un petit clin d’œil à "La Plante" de Vassilis Vassilikos ?

Avis : **

Série grise / Claire Huynen. - Le Cherche Midi, 2011

Vieux mais encore vivants

Le narrateur est un vieil athée qui a décidé de lui-même, longtemps à l’avance, d’intégrer une maison de retraite pour son soixante-dixième anniversaire. A Mathusalem, ladite maison de retraite, il se conduit en observateur mais rapidement le miroir que lui offrent ces vieux, et surtout ces vieilles, lui est insupportable. L’ennui guette, le coiffeur le mardi et la messe le vendredi matin sont des distractions, les seules, bien misérables. Heureusement, il y a un pensionnaire, Baptiste Lepisme, dont il fait la connaissance et avec lequel il va s’encanailler. De l’observation au voyeurisme il n’y a qu’un pas qu’ils vont franchir aisément. Ils visitent les chambres inoccupées ou reluquent aux jumelles à travers les fenêtres en quête de quelques secrets excitants. Leurs complicités facétieuses, juste pour se sentir encore un peu vivants, va cependant déboucher sur des drames qu’ils n’avaient guère anticipés.

La plume de Claire Huynen est directe, crue, pour décrire la décrépitude des corps desquels pourtant le désir n’a pas toujours disparu. Le tragique comme le dit l’un des personnages étant de ne pas être vieux à temps. Le roman est intéressant, sur le thème de la vieillesse je lui préfère néanmoins un autre petit livre paru aux éditions Autrement quelques mois plus tôt : le très bon « Mon vieux et moi » du Québécois Pierre Gagnon.

Avis : **

Un lieu nommé Oreille-de-Chien / I. Thays. - Gallimard, 2011. - (Du monde entier)

Réconciliation impossible

Le narrateur est un journaliste péruvien qui a connu son heure de gloire à la télévision avant de déchoir et de se retrouver à travailler pour la presse écrite, lui qui semble pourtant se défier des mots (« Les mots sont assommants. », « Les phrases toutes faites ont plus de valeur que les phrases extraordinaires. »). Fujimori a été remplacé à la tête de l’état par l’indien Toledo qui achève son mandat tandis que l’heure est à la découverte de charniers. Notre journaliste, flanqué de Scamarone, un photographe alcoolique, cynique et aussi volubile que l’autre est taiseux, est envoyé par son journal pour assister au lancement d’une opération quelque peu populiste voulue par le gouvernement et qui consiste à distribuer de l’argent à des paysans d’un village symbolique. Ce lieu nommé Oreille-de-Chien, froid et aride, perché à plus de 3000 mètres d’altitude sur la Cordillère des Andes, a connu les tueries aussi bien du Sentier lumineux que de l’armée régulière péruvienne.

Là, notre protagoniste, accablé par de fréquentes nausées provoquées par le mal des montagnes, se livre à une introspection en règle, coincé qu’il est entre un passé qu’il rumine, décès de son jeune fils, Paulo, désagrégation de son couple avec Monica, et un présent, rencontre de la mystérieuse indienne Jazmin et de la belle anthropologue Maru, qui ne réussit pas à lui dessiner un avenir. Il voudrait repartir à zéro, oublier, être amnésique, peut-être est-ce aussi le rêve de ce pays qui veut tourner la page et se réconcilier avec lui-même. Mais il ne peut pas, n’y arrive pas, « la mémoire est une espionne ».

Thays offre ici un roman indiscutablement traversé par une atmosphère vraiment particulière. Ce village est très présent tout en ayant un caractère irréel. Ca vaut le détour…

Avis : ***

Faut-il manger les animaux ? / J. S. Foer. - L'Olivier, 2011

Souffrance animale et régression d'humanité
Nous n’attendions pas Jonathan Safran Foer, romancier déjà apprécié, dans cet exercice très particulier, à savoir la réalisation d’un livre sérieux, fouillé, sur l’élevage industriel aux États-Unis. Il part d’un souvenir personnel, celui de l’incontournable et fameux poulet aux carottes de sa grand-mère, la plus grande cuisinière de tous les temps, pour s’interroger sur nos pratiques alimentaires, nos rapports aux animaux, et de là mener une enquête fascinante sur la façon dont nous produisons la viande dont la consommation ne cesse de croître dans nos pays riches comme dans les pays émergents. Les chiffres à eux seuls donnent le vertige (45 millions de dindes abattues aux États-Unis par exemple pour Thanksgiving).

Foer habilement attaque son sujet sous différents angles et en utilisant diverses formes, ce qui permet d’alterner moments de réflexion et moments de réalisme cru, évitant ainsi de le rendre totalement insoutenable. C’est que, quel que soit le type d’élevage qu’il examine, poulets, porcs, poissons, vaches, il en arrive à la même constatation : une souffrance animale terrible, inadmissible et parfois totalement gratuite, une obsession de la productivité, à entendre essentiellement comme une recherche maximum de bénéfices financiers sans aucun souci des dégâts collatéraux (produire des bêtes malades est moins coûteux que des bêtes en bonne santé) et enfin un scandale absolu en terme de santé publique.

Ce qu’il décrit dans ces fermes-usines et ces abattoirs c’est un enfer qui rend fous bêtes et hommes. C’est une maltraitance qui atteint un niveau d’horreur inimaginable. Ce sont aussi des animaux dont on a trafiqué l’ADN pour les rendre plus performants, plus spécialisés. Les poulets par exemple sont divisés en deux grandes catégories, les pondeuses et celles qui fournissent leur chair à manger, en conséquence de quoi il faut exterminer chaque année plus de 250 millions de poussins mâles inutiles issus des pondeuses, ceux-ci étant bien souvent envoyés vivants dans un broyeur. Au bout du compte, ces animaux modifiés, encagés, conditionnés pour grossir à une vitesse ahurissante afin de pouvoir être consommés au plus tôt, sont tout simplement impropres à la vie et un pourcentage non négligeable ne parvient d’ailleurs pas jusqu’à nos assiettes.

Foer n’est pas manichéen, il ne cherche pas à convertir outre mesure même si lui a décidé de devenir végétarien dans une démarche individuelle d’indignation et de résistance et ce pour deux raisons, la première éthique, pour ne pas accepter l’inacceptable, la seconde par souci de sa santé, tant que la production de viande sera ce qu’elle est. Bien que d’origine juive, Foer ne se risque pas à une certaine comparaison, que sans nul doute on lui aurait reprochée, pourtant à quoi fait penser ce mépris du vivant, cette négation absolue, ces actes de sadisme provenant de Monsieur Toutlemonde, ces expérimentations de savants fous dans des espaces clos et dissimulés aux yeux du plus grand nombre, cette folle sélection animale (eugénisme) qui va jusqu’à la modification du code génétique, oui à l’évidence les rapports que nous entretenons en toute impunité avec le monde animal ne sont certainement pas d’une autre nature que ceux des kapos envers leurs prisonniers dans les camps de concentration.

Si, et je le crois, c’est notre degré d’humanité qui peut être mesuré dans nos rapports avec des êtres, humains ou animaux, plus faibles que nous, il semble bien que nous n’ayons guère fait de progrès en la matière au cours des siècles et des millénaires et même, probablement, que nous en sommes à une phase de régression. « L’être humain, c’est ça ? », « Ce qui pouvait nous arriver de pire, c’était de nous habituer à la mort, à l’impunité, à l’horreur, au Mal » lit-on dans un roman tout récent du péruvien Ivan Thays (« Un Lieu nommé Oreille-de-Chien »). Et c’est bien de cela dont il s’agit, de l’habitude qui génère la routine, la routine qui génère l’abstraction et l’abstraction qui permet, autorise, désinhibe et légitime l’horreur.

Ce témoignage chamboule et nous interpelle sur le fait de savoir si, au minimum, nous avons besoin de consommer autant de viande quand on en connaît le prix à payer en terme de souffrance animale, de dangerosité de cette production pour l’organisme humain, sans même évoquer les pollutions énormes générées, la contribution au réchauffement climatique ou à la raréfaction de l’eau, ainsi que la responsabilité des conditions environnementales des élevages modernes dans les grandes pandémies récentes. Évidemment pour ce qui est du régime végétarien nous serons beaucoup plus prudents. Il n’est pas en effet certain qu’il soit beaucoup plus facile de se nourrir sainement avec des fruits et des légumes issus de la grande production. Du reste, l’auteur nous le rappelle, s’il y a 20.000 espèces de plantes comestibles dans le monde, une vingtaine d’entre elles fournissent 90 % de notre nourriture. On fait mieux en termes de biodiversité !

Croire que la situation est meilleure en France (la bagatelle de plus d’un milliard d’animaux domestiques tués chaque année) et en Europe serait certainement un leurre.

On pourra compléter cette lecture par "Bidoche : l’industrie de la viande menace le monde" de Fabrice Nicolino, "Le Livre noir de l’agriculture : comment on assassine nos paysans, notre santé et notre environnement" d’Isabelle Saporta, "Bon appétit ! : quand l'industrie de la viande nous mène en barquette" d'Anne de Loisy. Se replonger aussi peut-être dans les écrits d’Eugen Drewermann sur le respect dû aux animaux.

Avis : ***