Une langue venue d'ailleurs / Akira Mizubayashi. - Gallimard, 2010. - (L'un et l'autre)

Un autre homme

Le jeune japonais Akira Mizubayashi prend conscience qu’il est emprisonné dans des frontières qui l’étouffent et avant tout celle de la langue. Qui dit frontières dit nécessité de trouver des passages. Après le passage à vide c’est le passage à l’acte. Akira décide de devenir français non pas comme un simple changement de nationalité, une démarche administrative, une simple passade, mais comme une conquête d’être supplémentaire. Un bouleversement profond, radical, extrême. Sa langue maternelle le limite, le corsète, ne lui suffit plus pour penser, pour exprimer aussi ce qu’il pense, pour se réaliser pleinement.

Il passe donc d’une langue à une autre, de sa langue maternelle, le Japonais, à celle qu’il veut comme langue paternelle, le Français. Il travaille cette langue comme un fou, en apprend toutes les subtilités, perd totalement son accent. Installé en France où il poursuit des études, il passe d’une culture à une autre et au passage de la frontière géographique il ajoute le passage temporel puisqu’il est un fervent admirateur de la langue et de la littérature du siècle des Lumières. Il épousera, comme une évidence, une étudiante française avant de finalement retourner vivre au Japon où il sait qu’il n’est plus japonais sans avoir totalement réussi son expérience de devenir français. Pour autant, il est bien devenu un autre, un authentique métis culturel.

C’est un livre absolument fascinant dans les mécanismes et la démarche mis en œuvre pour parvenir à un total déracinement afin de mieux se révéler à soi-même, d’aller au bout de ses potentialités. On serait presque tenté de parler d’« autoviol » si ce n’est que la vraie violence est celle qui consiste à ne pas remettre en questions ses acquis, son héritage, ce qui équivaut pour le coup à un précis de décomposition quand Mizubayashi, lui, se construit chaque jour un peu plus. Dans « Un Cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes », dernier livre de Jean-Pierre Otte, et dans un chapitre évidemment intitulé « Le passage », on trouve cette phrase bien approprié : « Un sage chinois a dit que notre vie en ce monde n’aura servi à rien si nous n’avons su créer notre propre monde » et plus loin encore, citant les propos d’un inconnu : « Détruire les idées reçues, les façons, les fabrique-façons, se déséduquer, se libérer du connu ou retrousser son sang. » Il est difficile de ne pas penser à travers ce livre à des écrivains, et en premier lieu Emil Cioran, qui s’inscrivent dans un parcours proche et qui affirment que les contraintes, le carcan, imposer par leur nouvelle langue a été une source de liberté prodigieuse.

L’auteur de ce livre, écrit directement en français, est présent aux Petites fêtes de Dyonisos qui ont lieu du 7 au 10 juillet 2011 à Arbois (Jura).

Avis : *** (Christian)

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