La Maison qui glissait / Jean-Pierre Andrevon. - Le Bélial, 2010

Fin d'un monde

Papi Andrevon le retour et c’est toujours aussi bon. Il est âgé de 73 ans.
La Tour des Erables est une immense tour double de 15 étages dans une banlieue entourée d’autres. Nous sommes à la fin août, l’été est caniculaire. Ce matin là en ouvrant leur store les habitants de la tour sont stupéfaits, il règne partout une étrange brume et un silence de mort. Il n’y a plus d’électricité et même les appareils à piles ne fonctionnent plus. On pense d’abord à une pollution chimique ou à une catastrophe nucléaire. La mise en place du roman est déjà remarquable mais, à un moment donné, Andrevon appuie sur une touche qui accélère les évènements et nous entraîne véritablement dans la folie. La description de l’attitude des différents personnages face à une situation extrême est passionnante. Il y a du sexe, il y a du gore et il y a quelques-unes des grandes thématiques de la SF. Un seul reproche : le dénouement est un peu rapide après 500 pages aussi prenantes.
Le thème a plusieurs fois été visité par Andrevon, on pourra relire l’excellent roman pour ados « Le passager de la maison du temps » paru en 2005 chez Bayard.

Avis : **

Lune de miel / François Cavanna. - Gallimard, 2010. - (Blanche)

Miss Parkinson

Bon sang qu’il écrit bien ! L’écriture de Cavanna, aujourd’hui âgé de presque 88 ans, n’a pas pris une ride depuis sa série de romans autobiographiques entamée il y a plus de 30 ans avec Les Ritals. Toujours cette gouaille, cette écriture jubilatoire qui coule et que rien ne retient, cette impression d’une déconcertante facilité. La moindre anecdote en devient intéressante et son livre, pourtant fait de séquences, se lit d’une traite avec l’envie impérative d’arriver au bout et en même temps le souhait de ne pas apercevoir le point final trop vite. Cavanna revient sur la période difficile du STO, sur Maria, son amour perdu et jamais oublié, sur quelques souvenirs d’enfance, sur Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, ses vrais enfants, sur sa curieuse tentative de suicide, rend hommage en pleurant aux chiens de sa vie, pourfend les faux amis qui hier étaient les copains de toujours, règle en passant son compte à Val, l’usurpateur, et bien sûr se rudoie, se houspille et se traite de con comme à son habitude.

Outre les déceptions, une certaines amertume, les regrets (Reiser, Gébé, Choron sont morts), il y a aussi les atteintes de la vieillesse et depuis quelques années la maladie incurable aussi : Miss Parkinson qui l’empêche de faire encore ce qu’il veut de sa plume. Virginie, une rencontre inattendue, vient heureusement égayer ses dernières années. Il n’est pas pressé de quitter ce monde : « S’il est une chose dont je suis certain, c’est que personne ne s’impatiente de l’autre côté ». Se mêle t-il un peu de forfanterie ? Difficile à dire… En tout cas, il l’affirme haut et fort : « Ces hypothétiques ultimes années, je les envisage avec jubilation », « Si jeunesse savait, elle m’envierait », « Jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai. », « Tant que je pourrai écrire une ligne, je serai présent parmi les vivants ». Si c’est le signe d’une consécration que de publier dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard, alors nul doute que cela n’est pas volé.

Puisque que François Cavanna se définit comme égoïste, lui qui pourtant dans sa vie fit preuve d’un remarquable esprit de corps, nous pourrions à notre tour, par pur égoïsme faire cette prière : Mon Dieu, vous qui n’existez pas, accordez lui les dix années supplémentaires qu’il réclame afin que nous puissions encore jouir de sa belle écriture.
Merci pour tout Monsieur Cavanna.

Avis : ***

Un immense asile de fous : récits d'un village anglais / L. De Bernières. - Mercure de France, 2010. - (Bibliothèque étrangère)

A la recherche du temps perdu...

Louis de Bernières est nostalgique de son village natal, des personnes qu’il y a connues et de sa jeunesse perdue, d’un temps où les villages n’étaient pas encore simplement des endroits agréables où vivre mais des lieux où l’on travaillait, où petits commerces et artisanat se côtoyaient et où les voisins n’étaient pas encore l’un pour l’autre des inconnus.

Il invente ici un village anglais du Surrey, qui pourrait être celui qui fût le sien, et qu’il nomme Notwithstanding, ce qui signifie « qui ne résiste pas ». Pour rendre hommage à ses disparus, il nous livre ici une galerie de portraits, une description de cette communauté villageoise, un ensemble d’histoires plus ou moins vraies, plus ou moins fictives. Ces pages sont remplies de personnages haut en couleur que l’auteur croque avec affection et justesse, sans chercher à les embellir, comme cette pauvre veuve MacMahon qui continue de se comporter au quotidien comme si son mari était toujours à ses côtés, l’acariâtre et avaricieuse Mrs Griffith soudain portée à la bonté, Obadiah Oak qui pue comme s’il ne s’était jamais lavé…

Cet essai de saisie au vif d’un monde qui s’enfuit sans chercher à le décrire comme idyllique est une entreprise assez sympathique, l’écriture est agréable mais, même si quelques histoires sont assez prenantes, Le Mahous brochet par exemple, l’ensemble n’est tout de même pas palpitant et, en ce qui me concerne, il faut tout de même faire effort pour aller au bout des 300 pages.

Avis : **

La Cour des grands / Jacques-Etienne Bovard. - Campiche, 2010

L'Escapade

A la suite d’une méprise, d’une erreur de tri informatique, trois vulgaires auteurs de romans de gare sont invités par Francophones sans frontières (FSF) à participer, parmi d’autres représentants des écrivains de Suisse romande, à une série de manifestations culturelles à travers un parcours en car qui va de Strasbourg à Paris.

Parmi nos trois usurpateurs, tels des Pieds Nickelés des temps contemporains, il y a Xavier Chaubert, alias Alexis Berchaut, ancien champion de judo reconverti dans le roman sportif bas de gamme (série « Effort »), une belle quadragénaire brune qui écrit, sous le nom de plume de Charlène Mohave, des récits de voyage interchangeables (série « Horizons »), et enfin, le Ribouldingue du trio, Roger Borloz, alias Armand Duchêne, obèse et peu ragoûtant, qui après avoir tourné dans quelques films peu recommandables s’est spécialisé dans le roman porno (série « Sans tabous »).

La promiscuité des genres est très mal vécue notamment par le fameux Pierre Montavon, auteur reconnu, traduit, couronné, nobélisable, imbu de sa personne et de son art, et que révoltent les scribouilleurs des éditions Weekend. Nous suivons les personnages dans leur périple et leurs différentes étapes : Verdun qui nous vaut un hommage aux Poilus et, parmi eux, à Blaise Cendrars, Château-Thierry qui nous vaut un hommage à Jean de La Fontaine…

A travers de multiples péripéties et accrochages verbaux avec Montavon, se dessine pourtant pour nos auteurs de sous-littérature la possibilité de s’éveiller peu à peu au fait que l’écriture pourrait être pour eux une recherche d’une certaine vérité, d’une certaine authenticité et non une fabrication artificielle composée de clichés, de stéréotypes, d’un canevas reconductible à l’infini et de satisfaction des bas plaisirs de leur lectorat. Roger Borloz est manifestement irrécupérable, les deux autres entrevoient un autre avenir littéraire possible ou en tout cas la capacité à le provoquer, à affronter les véritables affres de l’écrivain.

L’idée est sympathique, des passages drolatiques, le livre pas déplaisant, mais au final cela n’excite tout de même pas beaucoup les méninges ! Les personnages et les scènes sont assez caricaturaux, le roman se veut apparemment un pastiche du roman de gare : le héros, champion de judo, qui tombe dans l’opprobre du roman de gare avant de se régénérer par la littérature, la vraie. Du coup, l’histoire de Chaubert, ressemble aux romans d’alpinisme, de rafting, de football, de tennis, de motocross… qu’a écrits Berchaut, plus exactement à celui de judo qu’il n’a jamais écrit et qui serait celui que nous tenons en main, une première version en quelque sorte de sa volonté d’aller progressivement vers une autre littérature.

Avis : **

G229 / Jean-Philippe. - Buchet Chastel, 2010

Spleen d’un prof à mi-carrière

Il rêvait des antipodes, d’un poste de directeur d’une alliance française, celle de l’Equateur, au lieu de quoi, à 25 ans, il entre provisoirement, croit-il, comme professeur d’anglais dans un lycée d’une ville moyenne, bâtiment G, salle 229.

Vingt ans après, le même, toujours dans le même lycée, la même classe, dresse une espèce de bilan de sa vie professionnelle. Le narrateur semble très proche de l’auteur et le livre relever plus des souvenirs et de la réflexion sur soi que réellement du roman. Le ton est assez sombre même si, du point de vue formel, il s’essaye à faire son Philippe Delerm.

Il s’agit manifestement d’un enseignant qui aime son métier, il nous raconte son quotidien, avec les hauts et les bas, les rigolades, les inspections, les troublants élèves amoureux, le dramatique décès d’une autre élève, les difficultés à se faire respecter (« Ils n’ont pas le droit de répliquer, parce que c’est moi l’autorité, vingt dieux. »), les manifestations, l’ennui, les errances mentales… Le quotidien croisant l'Histoire ici et là : l'effrondrement des Twins Towers en 1993 (en direct sur la télévision de la classe !), le Front National au second tour des élections présidentielles en 2002... Mais, à seulement 45 ans, c’est un être qui se juge un peu obsolète, un peu dépassé, courant également après les évolutions techniques, la marche du progrès…, découragé par les coupes budgétaires, les atteintes à la formation…, désabusé par un enseignement répétitif et qu’il peine à renouveler, par des réformes incessantes et assez stupides, par des voyages pédagogiques en Angleterre éprouvants et de pure forme…

Et puis et puis… il y a le temps, le temps qui passe… « Etre prof, c’est être quitté tous les ans et faire avec. » Les élèves progressent, se construisent, avancent, bougent, vont de découvertes en découvertes. Pour lui, les couches de temps se superposent, les années bégaient, les visages d’enfants de différentes années scolaires finissent par se confondre, il fait du surplace mais, au bout du compte, paraît presque y trouver une sorte de satisfaction triste comme s’il s’agissait simplement d’un aspect inhérent au métier. Il voit ses collègues prendre un sacré coup de vieux, il se sent vieillir à son tour. Il était juste de passage (« Et puis le temps passe et voilà. »), il rêvait d’aller vivre loin là-bas et s’aperçoit que « Le lieu où je voulais exister était un temps. »

Immersion dans le monde de l’Education Nationale, états d’âme d’un prof qui gamberge ferme à mi-carrière.
Pas inoubliable mais sympa.

Avis : **

Des gens très bien / Alexandre Jardin. - Grasset, 2010

Fin de partie ou L’Ambition de cesser de rire

Comment un livre de cette nature peut déchaîner une telle quantité de critiques haineuses dans la presse et cette logorrhée bilieuse sur nombre de blogs reste un mystère pour moi.

A quoi peut-on comparer ce lynchage médiatique ? Peut-être à celui de Jan Myrdal en Suède il y a trente ans, après une autobiographie dans laquelle il dénonçait de façon cinglante le comportement de ses parents. Mais il s’agissait dans son cas de gloires nationales, (presque) au-dessus de tout soupçon, son père était le Prix Nobel d’économie 1974, sa mère le Prix Nobel de la paix 1982. « L’enfance est une honte profonde qui demeure longtemps. Elle se manifeste plus tard comme des relents de bière aigre. » écrivait-il alors.

Rappelons en quelques mots le sujet du livre qui nous intéresse ici : Jean Jardin dit le Nain Jaune, grand-père de l’auteur, fut le directeur de cabinet du président du Conseil Pierre Laval, c’est à dire « le collaborateur intime du plus vil des collabos », excusez du peu, notamment au moment de la rafle du Vel d’Hiv. Dur héritage qu’Alexandre Jardin veut regarder en face.

Pierre Assouline pour Le Monde peut bien avoir des aigreurs d’estomac et parler de Tintin au pays des collabos, Raphaël Sorin pour Libération évoquer une prose saturée de clichés, de métaphores et de niaiseries, d’autres encore mettre au pilori un style qui oscille entre le dolorisme boursouflé et le mauvais goût, et j’en passe !, cela ne nous empêchera pas de dire notre enthousiasme et notre emballement.

Alexandre Jardin reproche à son grand-père et à son père, Pascal Jardin dit le Zubial, leur absence de sentiment de culpabilité, leur façon de s’exhiber pour mieux se cacher, de créer une légende familiale ensoleillée : Pascal Jardin fut récompensé en 1978 du Grand Prix du roman de l’Académie française pour son livre Le Nain Jaune où il réussit la prouesse de faire de son père un être sympathique et séduisant. Pire que l’omerta est le mensonge organisé auquel contribue à son tour Alexandre Jardin en écrivant Le Zubial, un hommage à son propre père, ainsi qu’une série de romans dans lesquels il affiche une frivolité joyeuse. Un jour cependant l’air devient irrespirable et la nécessité de pousser un cri suffisamment forte pour enfreindre le tabou, démystifier des gens très bien sous tout rapport, ceux là sans le soutien desquels les régimes immondes ne peuvent se maintenir et prospérer. « Si nous ne sommes pas coupables des actes de nos pères et grands-pères, nous restons responsables de notre regard. » « Trahir jusqu’à ses plus proches pour ne pas se trahir à son tour. »

Je n’avais jamais rien lu de l’auteur, rien eu envie de lire non plus, le personnage ne me paraissait pas plus sympathique que cela. Cette introspection, ce travail de déconstruction, cette purge familiale tardive, le côté brut d’un texte où se mélangent peur d’être démasqué, sentiment de culpabilité, honte, dégoût de ses propres origines, incompréhension, colère, critique (mais aussi autocritique), quête d’un apaisement, sont remarquables. Oui, peut-être, sans doute, l’autocritique vire parfois à la flagellation, le passé revisité est réinterprété voire fantasmé. Alexandre jardin est excessif, cela tombe bien nous n’aimons pas les tièdes. Ce n’est pas l’objectivité de l’historien, sa prudence, ni sa neutralité émotionnelle, que nous recherchons ici. Remettre aussi vivement en cause tout son héritage familial, ce qui reste a priori encore un objet de scandale au XXIe siècle, ainsi que toute sa propre production littéraire, n’est pas un acte qui laisse indifférent. Plutôt que d’éteindre les braises, Alexandre Jardin souffle dessus pour savoir de quoi était fait le feu, nous aimons cela et nous sommes prêts à tenir pour pas grand chose les quelques maladresses et imperfections.

Nous souhaitons sincèrement à Alexandre Jardin une véritable renaissance humaine et littéraire, fusse au prix de devenir Alexandre Jardin dit le Félon, et attendons, non sans une certaine curiosité, son prochain opus.

Avis : ***

Une langue venue d'ailleurs / Akira Mizubayashi. - Gallimard, 2010. - (L'un et l'autre)

Un autre homme

Le jeune japonais Akira Mizubayashi prend conscience qu’il est emprisonné dans des frontières qui l’étouffent et avant tout celle de la langue. Qui dit frontières dit nécessité de trouver des passages. Après le passage à vide c’est le passage à l’acte. Akira décide de devenir français non pas comme un simple changement de nationalité, une démarche administrative, une simple passade, mais comme une conquête d’être supplémentaire. Un bouleversement profond, radical, extrême. Sa langue maternelle le limite, le corsète, ne lui suffit plus pour penser, pour exprimer aussi ce qu’il pense, pour se réaliser pleinement.

Il passe donc d’une langue à une autre, de sa langue maternelle, le Japonais, à celle qu’il veut comme langue paternelle, le Français. Il travaille cette langue comme un fou, en apprend toutes les subtilités, perd totalement son accent. Installé en France où il poursuit des études, il passe d’une culture à une autre et au passage de la frontière géographique il ajoute le passage temporel puisqu’il est un fervent admirateur de la langue et de la littérature du siècle des Lumières. Il épousera, comme une évidence, une étudiante française avant de finalement retourner vivre au Japon où il sait qu’il n’est plus japonais sans avoir totalement réussi son expérience de devenir français. Pour autant, il est bien devenu un autre, un authentique métis culturel.

C’est un livre absolument fascinant dans les mécanismes et la démarche mis en œuvre pour parvenir à un total déracinement afin de mieux se révéler à soi-même, d’aller au bout de ses potentialités. On serait presque tenté de parler d’« autoviol » si ce n’est que la vraie violence est celle qui consiste à ne pas remettre en questions ses acquis, son héritage, ce qui équivaut pour le coup à un précis de décomposition quand Mizubayashi, lui, se construit chaque jour un peu plus. Dans « Un Cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes », dernier livre de Jean-Pierre Otte, et dans un chapitre évidemment intitulé « Le passage », on trouve cette phrase bien approprié : « Un sage chinois a dit que notre vie en ce monde n’aura servi à rien si nous n’avons su créer notre propre monde » et plus loin encore, citant les propos d’un inconnu : « Détruire les idées reçues, les façons, les fabrique-façons, se déséduquer, se libérer du connu ou retrousser son sang. » Il est difficile de ne pas penser à travers ce livre à des écrivains, et en premier lieu Emil Cioran, qui s’inscrivent dans un parcours proche et qui affirment que les contraintes, le carcan, imposer par leur nouvelle langue a été une source de liberté prodigieuse.

L’auteur de ce livre, écrit directement en français, est présent aux Petites fêtes de Dyonisos qui ont lieu du 7 au 10 juillet 2011 à Arbois (Jura).

Avis : *** (Christian)