On n'est pas au centre du monde / J.-L. Le Quellec ; C. Cantais. - La Ville brûle, 2018

7 milliards d'humains sur terre, avec une diversité de coutumes, de croyances, de cultures inouïe. Ce petit album n'en donnera qu’une infime illustration mais insiste sur la formidable opportunité pour notre curiosité : au lieu de nous arque-bouter sur nos différences, notamment religieuses, « regardons plus loin que nos nombrils » et élargissons nos connaissances, enrichissons nos perceptions d'un monde infiniment riche.
L'auteur pointe les différences en concluant sur nos similitudes, une manière de nous ramener à une humilité tolérante.
Voir la notice

Une année chez les Stevenson / D. Alison Levy. - Milan, 2018

Sam 12 ans, Jax et Éli 10 ans, Castor 6 ans sont les fils adoptifs de Papa et Daddy. Durant une année scolaire, nous suivons cette famille métissée, bigarrée et soudée, au fil d'une trentaine de chapitres introduits par des petits mots échangés entre les membres de la famille ou avec le voisin patibulaire. Les aventures se succèdent, dans un rythme qui aurait être plus enlevé si le style n'était aussi répétitif. Dommage, car la famille est attachante, championne de la cohésion et de la tolérance.

Rosie Pink / D. Levy ; L. Zordan. - Sarbacane, 2018

La roseraie est impeccable, des rangées de fleurs alignées qu'aucune mauvaise herbe ne vient troubler. Tout est géré au millimètre par « l'impeccable » Horace Pink. Sa fille - nommée évidemment Rosie- est bien triste pour les mauvaises herbes et décide de leur redonner leur lettre de noblesse, au grand dam du spécialiste ès roses qui ne les tolèrera que tout au fond du jardin, pour que « personne ne voie ces horreurs. »
Y aura-t-il matière à réconcilier des visions antagonistes de jardins et leur défenseur ?
Voir la notice

Je me défends du sexisme / E. Piquet ; L. Mandel. - Albin Michel, 2018

La psychologue Emmanuelle Piquet propose des stratégies expérimentées pour affronter les remarques et attitudes sexistes. Son credo : Pour sortir des impasses, prenez des virages à 180 degrés ! Renversez la situation et assumez ce que vous êtes, qu'on vous juge  trop grosse, trop "plate", trop "garçon manqué", trop moche ou à l'inverse belle à susciter des convoitises envahissantes...
Témoignages de jeunes filles et conseils de psy se succèdent, avec des définitions utiles. L'écriture est inclusive bien sûr, le propos pour les deux genres. 
Voir la notice

Les âmes vives / I. Rossignol ; C. Petot. - Talents hauts, 2018. - (Ego)

Depuis la mort de sa grand-mère, Inès ne se sent plus la même. Tout et tous l’insupportent, seule sa chambre constitue un repère, elle aime particulièrement se connecter à un forum où elle peut retrouver ses racines berbères et musulmanes. Car son père ne lui a rien transmis de cette culture.
Un certain GG lui renvoie l'idéal d'un islam pur auquel elle se réfère de plus en plus fort. Très vite, elle mène une double vie, brasse « l'ombre et la lumière au nom de la lumière » pour ne pas subir le désaccord de ses parents. GG échafaude pour elle un projet initiatique...
Le projet d’Isabelle Rossignol est ambitieux : décrire l’emprise d'une adolescente en proie au doute, à la dépression, à l'appel des idéaux ; défendre la liberté d'expression, à travers la voix d'une jeune artiste, Jane, que l'on suit parallèlement. Isabelle Rossignol interroge aussi la responsabilité des radicalisations et fait comprendre la nécessité de s'ancrer dans son histoire pour mieux affronter son avenir. L'adolescence est décrite avec talent, vive, avide d'absolu.
Voir la notice

Mémé à la plage / R. Dufresne ; A. Grand. - Les 400 coups, 2018

Lire au milieu d'une maison remplie de ses habitants -bruyants- ça tient de la gageure ! Mémé décide donc de prendre la voiture et d'aller lire sur la plage. Naturellement, tous les membres de la famille trouvent l'idée excellente et lui enjoignent le pas. Tandis que tous s’échinent à remplir la voiture, Mémé opte pour un autre plan... Pourra-t-elle enfin lire son Albert Gramou ?
L'histoire se raconte autant par les dialogues, les bulles représentant les bruits et les expressions des personnages. On appréciera aussi la représentation d'une famille métisse.
Tonique et joyeux, avec une protagoniste bougonne, l'album se rapproche, dans l'esprit, de Laissez-moi tranquille.

Les maux bleus / C. Feret-Fleury. - Gulf Stream, 2018. - (Echos)

Sale gouine. Faire le dos rond, encaisser les insultes, s'habituer (non) à la solitude en cours. Mais lorsqu'à la maison ses parents l'invitent à les rejoindre à la manif pour tous, elle refuse de se taire davantage. La sanction est radicale : Armelle est foutue à la porte. Un élément de l'intrigue qui pourrait paraître outrancier si la postface ne rappelait que 1000 adolescents se sont tournés vers Le Refuge en 2016. « Un chiffre en progression constante ».
Armelle se tournera vers celle-là même qui l'avait insultée : Inès, fille d'un couple homosexuel, lui confirmera que la peur de la stigmatisation peut conduire à toutes les lâchetés. Ensemble, elles feront changer de camp la honte.

L'attente / A. Demarlier. - Alice, 2018. - (Tertio)

Nell a attendu, en vain, que Ryan vienne la chercher pour le bal de promo. A l'incompréhension s'ajoute la honte devant ses parents et ses camarades. « Ce n'était qu'un bal de promo mais c'est comme si en loupant la première marche de ma vie d'adulte, je m'étais foulée la cheville et je ne parvenais plus à avancer comme avant. » 
Nell va pourtant devoir se relever, à force d'introspection et de questionnement sur son éducation.
Deux parties dans ce roman de quelques -longues- 370 pages : Se taireSe regarder. Le livre, à la narration éclatée, se recentre petit à petit, comme son héroïne qui cesse de vouloir faire plaisir, écoute ses envies et se respecte enfin.
« Je ne peux pas choisir la façon dont les autres se comportent, 
mais je peux choisir les limites de ce que je peux accepter. »
Voir la notice

Ca va faire des histoires / M. Desplechin ; G. Chapron. - Ecole des loisirs, 2018. - (Mouche)

« Moi, quand j'invente, c'est mieux que la vie. » Pourquoi se priver alors... Affabulations, omissions, mensonges, inventions... sous toutes ses formes, Fanta agrémente sa vie. Elle est bien contrariée lorsqu'on la réprimande et décide tout à trac : « La vérité, c'est ma nouvelle passion. » 
Nous avions fait la connaissance de Fanta dans L'école de ma vie, nous retrouvons avec plaisir cette héroïne astucieuse qui trouve ses propres solutions pour affronter les difficultés de la vie.

Un mois à l'ouest / C. Desmarteau. - T. Magnier, 2018

On ne peut pas dire qu'il soit aux anges, le narrateur, d'être à Montréal. Il faut dire que l'accueil de sa petite amie laisse à désirer. Lui qui a durement économisé pour s'offrir le voyage Strasbourg Montréal et retrouver ainsi son premier amour, se voit prestement éconduire. Que faire alors durant tout ce mois... Un voyage entre Canada et États-Unis, de rencontres foireuses en mésaventures douteuses. 
Des chapitres courts entrecoupés de photos racontent, par bribes éclatées, le voyage malheureux, l'amour désenchanté, et enfin, éclairant tout d'une compréhension nouvelle, le deuil de la mère. 
Dater l'histoire avant la chute des Twin towers ajoute à la mélancolie du récit.

Girling up : Commen devenir forte, futée et fabuleuse / M. Bialik. - M. Lafon, 2018

L’idée de Girling up est d'aider les adolescentes à affronter la puberté et être bien dans leur peau. Mayim Bialik, docteur en neurosciences, s'adresse à ses lectrices comme une coach ; en six chapitres -« de l'intérieur vers l'extérieur »- elle aborde les bouleversements hormonaux et donne des conseils diététiques, pédagogiques, relationnels... Pas de panique, prévient-elle, les complexes d’aujourd’hui, placés dans une perspective temporelle et culturelle ne pèsent pas bien lourd !
Le plus de ce livre est que l'auteure, également actrice de The Big bang theory se réfère souvent à sa propre histoire, ce qui ne manquera pas d'intéresser les fans de la série.
Elle rassure les adolescentes -« On finit tous par arriver à destination, et il faut écouter ton intuition et suivre ton rythme à toi. »- et les invite à être curieuses du monde et de soi, à réfléchir aux contours de leur vie future pour se donner d'emblée les chances de le mettre en œuvre. 
Un livre dynamique de développement personnel pour les ados, qui sonne très américain sur certains points (la religion, la sexualité) mais parlera à toutes sur beaucoup d'autres.

La révolte des animaux moches / C. Pierré. - Rouergue, 2018. - (Dacodac)

Avant la révolution de 2018, c'était l’ère de la domination humaine. Inimaginable pour Sven et ses camarades de classe mais les humains mangeaient les animaux ou les utilisaient à leur convenance ! 
Depuis la découverte du langage universel et le traité de paix qui en découle, l'Égalité animale règne désormais, animaux humains et non humains vivent paisiblement. 
Mais le monde n'est pas encore idéal : certains animaux moches souffrent encore de discrimination : Sven la hyène, Pascale la mygale, Issa le boa et tant d'autres, souffrent d'avoir une place subalterne dans la société et d'être victimes de préjugés liés à leur apparence. L'heure de la révolte a sonné. « On dirait que tous les animaux se sentent concernés par ce combat, comme si le sentiment d'injustice était finalement l'un des plus partagés au monde. » 
Roman enlevé et drôle dès 9-10 ans, parce qu'il n'y a pas d'âge pour se révolter contre les discriminations, toutes les discriminations !

Les collisions / J. Richoux. - Sarbacane, 2018. - (Exprim)

Bien décidés à faire de cette terminale une année mémorable, Gabriel et Lætitia décident de s'inspirer des Liaisons dangereuses pour pimenter leur quotidien. Manipulations à l’ordre du jour donc, avec « leur cynisme chéri à nourrir matin et soir. Maladie absurde... Impossible de s'en débarrasser - et ça s'attrapait comme un rien : il suffisait de se heurter aux autres. De morfler une bonne fois, et bam, on s'inoculait le virus incurable. » Et pourtant, « Ça devait être tellement bon de pouvoir (...) poser les armes. » 
On sent le malaise chez les deux protagonistes : deuil familial chez Gabriel, conscience aigüe des injustices du monde pour Lætitia. Mais comme eux, on se demande :  « On se dit qu'on fait ça sous prétexte qu'on est malheureux, qu'on a des vies compliquées... Mais peut-être qu'on est juste des ordures ? Que ça nous plaît de bousiller les autres, simplement parce que nous, on est pas foutu de guérir. »
Ne croyez pas que la jeunesse des héros conférera à cette adaptation du roman de Choderlos de Laclos  une quelconque ingénuité. C'est violent, désespéré et abrupte.

Shorba, l'appel de la révolte / G. Flamant. - Sarbacane, 2018. - (Exprim')

« On avait juste bien capté que pour les gars comme nous, l'avenir, c'est de la merde. Et on tenait le coup en attendant que ça nous tombe dessus. » Ainsi pensent Zak,Youri et Shorba le narrateur, qui habitent Villeurbanne depuis l'enfance.
Ce qui leur tombe dessus en l’occurrence, c'est un jeune baba cool avec un sourire toujours accroché aux lèvres. Léo les emmène pas très loin mais déjà vers un autre monde : hors de la cité, hors du train-train. Il vient les chercher à l'improviste pour des virées toujours promesses de surprises. Une intrusion dans une maison huppée où il faut amasser des biens de valeurs... pour les brûler. Une lecture à voix haute, qui les cueille. Une immersion dans un camp de clandestins. Petit à petit, Léo éveille chez Shorba une conscience politique, militante, solidaire. Et une curiosité du monde qui tranche avec la désinvolture des débuts. 
Comme toujours dans la collection, le ton est vif et le rythme tonique. S'ajoute ici une conscience active du monde, empreinte d'utopie révolutionnaire. 

Tout autre nom / Craig Johnson. - Gallmeister, 2018. - (Americana)

Le shérif Walt Longmire qui dirige la police du comté d’Absaroka (Wyoming) sort de son comté pour aller enquêter dans celui de Campbell sur le curieux suicide de Gerald Holman (deux balles dans la tête), mari d’une ex-petite-amie de Lucian Connally, le mentor de Walt. Gerald Holman était un policier d’une probité extrême. Bien que retraité, il gérait les dossiers des affaires non classées et travaillaient activement sur les récentes disparitions de plusieurs jeunes femmes. Avec son adjointe, Victoria Moretti, et son ami amérindien, Henry Standing Bear, au milieu d’un hiver de tempêtes de neige et de brouillard, sur un territoire sillonné de trains à charbon de plusieurs kilomètres de long, Walt se fait fort de résoudre l’affaire.
Malgré quelques scènes d’action, cela reste un polar bien classique, avec beaucoup de dialogues, et finalement pas très différent d’un Masque d’il y a quelques décennies. Le personnage physiquement quasi insubmersible est aussi un peu irritant. Honnête sans plus.
Avis : **

La plus belle de toutes / R. Corenblit. - Rouergue, 2018. - (DoAdo)

6 jeunes filles s'affrontent dans un jeu de télé-réalité pour être élues la plus belle de toutes. Le roman s'ouvre en fanfare sur la diatribe du présentateur qui conjugue médiocrité, arrogance, flatterie, grivoiserie en direct puis cynisme en off.  Puis chaque candidate s'exprime tour à tour, pour expliquer au lecteur ses motivations, sa tactique. Présentateur, producteur et autres associés auront aussi voix au chapitre.
Les filles sont filmées 15 heures sur 24, sont à fois complices et victimes de ce programme qui doit produire son lot de clash, de révélations, d'émotions. Le spectacle télévisuel d'une réalité cynique. Personne n'est tout à fait dupe ni totalement maître du jeu, chacun a son propre intérêt à participer à l'émission mais que pèse-t-il face à la machine de divertissement qui court après l'audience... La moindre trace de sincérité est salie par l'exploitation qui en sera faite. MAIS. Le lecteur jubilera devant la solidarité grandissante entre les filles, et la rage de l'équipe de les voir lui échapper.

Titan noir / F. Aubry. - Rouergue, 2018. - (DoAdo)

Elfie raconte son travail au parc océanographique, d'abord caissière, animalière, puis dresseuse d'orques. D'abord insensible à leur sort, puis fière de son travail, enfin « de plus en plus en... désaccord », à mesure que les "objets" se révèlent à ses yeux comme des êtres vivants. La culpabilité est d'ailleurs ici une formidable motivation pour s'amender et réparer les injustices.
En parallèle, il y a ce narrateur mystérieux, écriture blanche sur pages noires, qui lui est d'emblée au plus près de la détresse des animaux, leur solitude, leur souffrance d'être ainsi enfermés en dépit de leurs besoins et conditionnés pour le même sempiternel spectacle avilissant, par le « chantage à la faim ».
Certains passages sont très éprouvants : les souffrances des animaux, de la capture à la vie d’assujettissement ; d'autres écœurants : le cynisme des gérants qui n'envisagent la vie des animaux et des employés qu'en terme de rentabilité, avec son lot de mensonges pour travestir une réalité insoutenable. La tonalité d’ensemble reste tournée vers l'espoir : puissions-nous comprendre, comme le narrateur mystérieux, que nous faisons « partie d'un tout harmonieux et sensible. »
A noter que l'histoire s'inspire de celle de Tilikum tristement célèbre pour avoir tué par 3 fois, mort en captivité. Et de celles, plus invisibles, des innombrables autres animaux victimes de l'aveuglement présomptueux des êtres humains.
Voir la notice

Tarte aux pêches tibétaine / Tom Robbins. - Gallmesiter, 2018. - (Americana)

"Si le charme était une baignoire, Richmond aurait pu accueillir une centaine de canards gonflables et avoir assez de place pour la moitié de la Royal Navy." p. 213
Nous pourrions dire, n’en déplaise à l’auteur, qu’il s’agit d’une espèce de roman autobiographique par séquences, enrichi de belles pointes d’humour, d’un écrivain américain octogénaire sorti d’un milieu baptiste d’un bled des Appalaches. Dans le premier tiers du livre qui va jusqu’à ses 21 ans, nous faisons la connaissance d’un jeune Tom Robbins qui a le goût du cirque et des fêtes foraines, d’Halloween (celles d’antan), fasciné par les films de Tarzan et plus tard ceux avec Natalie Wood, qui se raconte des histoires qu’il invente en frappant le sol du jardin avec un long bâton de conteur, autant d’occasions de développer son imagination. Cette période se clôt par son mariage et, après quelques études, un engagement sans vocation dans l’Air Force. Dans le second tiers, peut-être encore plus réussi et passionnant, nous assistons aux multiples évolutions de Robbins. Si le gamin avait connu la Grande Dépression, l’adulte se prend de plein fouet la révolution des années 60. Découverte du jazz et de la peinture, des artistes de la contre-culture, de la bohème américaine dans un grand courant de transformation spirituelle, sexuelle et sociale. C’est dans cette période beatniks qu’il débute le journalisme et développe des idées hérétiques antiracistes et pacifiques. Il aime les femmes, le mysticisme oriental et s’essaye à des expériences avec des substances psychédéliques, les petites pilules bleues (LSD). Dans le dernier tiers, paradoxalement pas celui le plus intéressant, nous suivons le romancier à l’œuvre jusqu’à la reconnaissance du public. Il y fait un troisième puis un quatrième mariage et paraît parvenir enfin à une certaine stabilité. Il y rapporte aussi des anecdotes de voyages à l’étranger, en Afrique ou en Asie. Au final, il s’agit d’un roman que le talent de Robbins rend truculent et divertissant et le pari n’était pas gagné d’avance.

Avis : ***   

Mourir après le jour des Rois / Manuel de la Escalera. - Bourgois, 2018

"Moi, entre autres vœux non exaucés, j'emporterai dans ma tombe celui d'être le Virgile de cet enfer, ou, simplement, le reporter dantesque qui le décrirait avec une grande variété, car c'est tout un livre qu'il faudrait écrire." p. 61
Fait prisonnier en 1937, durant la guerre civile d’Espagne, l’auteur est, peu avant Noël 1944, condamné à mort. Reste un très maigre espoir : bénéficier de l’une de ces rares commutations de peine. En attendant, un peu de répit : de Noël au jour des Rois, les fusillades de condamnés s’interrompent. Sans savoir trop pour qui ni pourquoi, l’auteur décide alors de tenir clandestinement, de nuit, son journal. Le texte est évidemment écrit dans des conditions très précaires qui en limitent les potentialités. Il y aborde ces conditions de vie, décrit les terribles levées nocturnes (ces moments où l’on vient chercher les prisonniers, sans qu’ils soient préalablement avertis ni de la date ni de l’heure, pour les emmener devant le peloton d’exécution), fait des retours en arrière sur son arrestation, sa tentative de suicide pour échapper à la torture, la torture tout de même, le semestre au cachot… Un mois après le début de sa rédaction, le journal s’achève pour des raisons de sécurité et sera discrètement sorti de prison pour aller dormir 17 ans durant dans un coffre-fort. L’éditeur Christian Bourgois publie donc ce document en amalgamant à sa suite plusieurs textes écrits beaucoup plus tard où il est question notamment de deux superbes occasions ratées d’évasion, du souvenir des amis détenus exécutés… L’auteur lui-même échappera finalement à la mort mais fera 25 ans de prison et décèdera à près de 99 ans. En dépit de passages très forts, je reste assez déçu par le livre. Sur le même sujet ou sur l’univers carcéral en général durant ces années, on conseillera la lecture d’auteurs de la puissance d’un Semprun ou d’un Koestler.
 
 Avis : ** 

Kentucky straight / Christ Offutt. - Gallmeister, 2018. - (Totem)

"-Parfois je me demande ce que je fais ici.
 -Aucun d'entre nous ne sait, j'ai répondu. La plupart des gens, ici, attendent juste de mourir."
Un lieu dans les Appalaches, Etat du Kentucky. Vraiment un trou perdu, de quoi perdre la vue à le chercher sur une carte. Des bicoques éparpillées à flanc de montagne qui ressemblent vaguement à des maisons. Le souvenir déjà flou du temps où il y avait encore de l’activité, les mines de charbon, désormais fermées. Un territoire rendu aux ours, aux panthères, aux coyotes, aux serpents, à la sauvagerie. Celle des hommes aussi. Ils s’adonnent à la boisson, ont le coup de poing facile et peuvent abattre leur chien d’une balle un jour de mauvaise humeur. Les enfants n’ont guère la vie facile non plus. On vit d’expédients, le jardinage, la pêche. Qui veut davantage pourra toujours faire de la contrebande d’alcool ou cultiver un champ de chanvre clandestin à ses risques et périls. Ou encore jouer de l’argent pour gagner plus ou tout perdre du peu que l’on a. Il semble y avoir une absence complète de perspectives et d’espoir, comme si les montagnes enserraient tout et marquaient la frontière du monde. Un monde d’une rudesse extrême. Pourtant, le jeune Junior décide de passe en candidat libre le certificat de fin d’études secondaires et réussit à l’obtenir. Mais il n’a pas l’idée de l’utiliser pour trouver du travail. Et puis il y a Everett qui un beau jour décide : "je pars".
Nouvelle réédition d’un recueil de neuf nouvelles datant de 1992. Le style colle parfaitement à ce qu’il décrit, c’est rude, sec, ciselé, et du coup je l’avoue j’ai beaucoup de mal à me laisser prendre par ce type de littérature. Pourtant c’est un sacré univers, il y a des morceaux de bravoure et j’ai un faible pour la nouvelle Dernier quartier.
 
Avis : **