Tout autre nom / Craig Johnson. - Gallmeister, 2018. - (Americana)

Le shérif Walt Longmire qui dirige la police du comté d’Absaroka (Wyoming) sort de son comté pour aller enquêter dans celui de Campbell sur le curieux suicide de Gerald Holman (deux balles dans la tête), mari d’une ex-petite-amie de Lucian Connally, le mentor de Walt. Gerald Holman était un policier d’une probité extrême. Bien que retraité, il gérait les dossiers des affaires non classées et travaillaient activement sur les récentes disparitions de plusieurs jeunes femmes. Avec son adjointe, Victoria Moretti, et son ami amérindien, Henry Standing Bear, au milieu d’un hiver de tempêtes de neige et de brouillard, sur un territoire sillonné de trains à charbon de plusieurs kilomètres de long, Walt se fait fort de résoudre l’affaire.
Malgré quelques scènes d’action, cela reste un polar bien classique, avec beaucoup de dialogues, et finalement pas très différent d’un Masque d’il y a quelques décennies. Le personnage physiquement quasi insubmersible est aussi un peu irritant. Honnête sans plus.
Avis : **

La plus belle de toutes / R. Corenblit. - Rouergue, 2018. - (DoAdo)

6 jeunes filles s'affrontent dans un jeu de télé-réalité pour être élues la plus belle de toutes. Le roman s'ouvre en fanfare sur la diatribe du présentateur qui conjugue médiocrité, arrogance, flatterie, grivoiserie en direct puis cynisme en off.  Puis chaque candidate s'exprime tour à tour, pour expliquer au lecteur ses motivations, sa tactique. Présentateur, producteur et autres associés auront aussi voix au chapitre.
Les filles sont filmées 15 heures sur 24, sont à fois complices et victimes de ce programme qui doit produire son lot de clash, de révélations, d'émotions. Le spectacle télévisuel d'une réalité cynique. Personne n'est tout à fait dupe ni totalement maître du jeu, chacun a son propre intérêt à participer à l'émission mais que pèse-t-il face à la machine de divertissement qui court après l'audience... La moindre trace de sincérité est salie par l'exploitation qui en sera faite. MAIS. Le lecteur jubilera devant la solidarité grandissante entre les filles, et la rage de l'équipe de les voir lui échapper.

Titan noir / F. Aubry. - Rouergue, 2018. - (DoAdo)

Elfie raconte son travail au parc océanographique, d'abord caissière, animalière, puis dresseuse d'orques. D'abord insensible à leur sort, puis fière de son travail, enfin « de plus en plus en... désaccord », à mesure que les "objets" se révèlent à ses yeux comme des êtres vivants. La culpabilité est d'ailleurs ici une formidable motivation pour s'amender et réparer les injustices.
En parallèle, il y a ce narrateur mystérieux, écriture blanche sur pages noires, qui lui est d'emblée au plus près de la détresse des animaux, leur solitude, leur souffrance d'être ainsi enfermés en dépit de leurs besoins et conditionnés pour le même sempiternel spectacle avilissant, par le « chantage à la faim ».
Certains passages sont très éprouvants : les souffrances des animaux, de la capture à la vie d’assujettissement ; d'autres écœurants : le cynisme des gérants qui n'envisagent la vie des animaux et des employés qu'en terme de rentabilité, avec son lot de mensonges pour travestir une réalité insoutenable. La tonalité d’ensemble reste tournée vers l'espoir : puissions-nous comprendre, comme le narrateur mystérieux, que nous faisons « partie d'un tout harmonieux et sensible. »
A noter que l'histoire s'inspire de celle de Tilikum tristement célèbre pour avoir tué par 3 fois, mort en captivité. Et de celles, plus invisibles, des innombrables autres animaux victimes de l'aveuglement présomptueux des êtres humains.
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Tarte aux pêches tibétaine / Tom Robbins. - Gallmesiter, 2018. - (Americana)

"Si le charme était une baignoire, Richmond aurait pu accueillir une centaine de canards gonflables et avoir assez de place pour la moitié de la Royal Navy." p. 213
Nous pourrions dire, n’en déplaise à l’auteur, qu’il s’agit d’une espèce de roman autobiographique par séquences, enrichi de belles pointes d’humour, d’un écrivain américain octogénaire sorti d’un milieu baptiste d’un bled des Appalaches. Dans le premier tiers du livre qui va jusqu’à ses 21 ans, nous faisons la connaissance d’un jeune Tom Robbins qui a le goût du cirque et des fêtes foraines, d’Halloween (celles d’antan), fasciné par les films de Tarzan et plus tard ceux avec Natalie Wood, qui se raconte des histoires qu’il invente en frappant le sol du jardin avec un long bâton de conteur, autant d’occasions de développer son imagination. Cette période se clôt par son mariage et, après quelques études, un engagement sans vocation dans l’Air Force. Dans le second tiers, peut-être encore plus réussi et passionnant, nous assistons aux multiples évolutions de Robbins. Si le gamin avait connu la Grande Dépression, l’adulte se prend de plein fouet la révolution des années 60. Découverte du jazz et de la peinture, des artistes de la contre-culture, de la bohème américaine dans un grand courant de transformation spirituelle, sexuelle et sociale. C’est dans cette période beatniks qu’il débute le journalisme et développe des idées hérétiques antiracistes et pacifiques. Il aime les femmes, le mysticisme oriental et s’essaye à des expériences avec des substances psychédéliques, les petites pilules bleues (LSD). Dans le dernier tiers, paradoxalement pas celui le plus intéressant, nous suivons le romancier à l’œuvre jusqu’à la reconnaissance du public. Il y fait un troisième puis un quatrième mariage et paraît parvenir enfin à une certaine stabilité. Il y rapporte aussi des anecdotes de voyages à l’étranger, en Afrique ou en Asie. Au final, il s’agit d’un roman que le talent de Robbins rend truculent et divertissant et le pari n’était pas gagné d’avance.

Avis : ***   

Mourir après le jour des Rois / Manuel de la Escalera. - Bourgois, 2018

"Moi, entre autres vœux non exaucés, j'emporterai dans ma tombe celui d'être le Virgile de cet enfer, ou, simplement, le reporter dantesque qui le décrirait avec une grande variété, car c'est tout un livre qu'il faudrait écrire." p. 61
Fait prisonnier en 1937, durant la guerre civile d’Espagne, l’auteur est, peu avant Noël 1944, condamné à mort. Reste un très maigre espoir : bénéficier de l’une de ces rares commutations de peine. En attendant, un peu de répit : de Noël au jour des Rois, les fusillades de condamnés s’interrompent. Sans savoir trop pour qui ni pourquoi, l’auteur décide alors de tenir clandestinement, de nuit, son journal. Le texte est évidemment écrit dans des conditions très précaires qui en limitent les potentialités. Il y aborde ces conditions de vie, décrit les terribles levées nocturnes (ces moments où l’on vient chercher les prisonniers, sans qu’ils soient préalablement avertis ni de la date ni de l’heure, pour les emmener devant le peloton d’exécution), fait des retours en arrière sur son arrestation, sa tentative de suicide pour échapper à la torture, la torture tout de même, le semestre au cachot… Un mois après le début de sa rédaction, le journal s’achève pour des raisons de sécurité et sera discrètement sorti de prison pour aller dormir 17 ans durant dans un coffre-fort. L’éditeur Christian Bourgois publie donc ce document en amalgamant à sa suite plusieurs textes écrits beaucoup plus tard où il est question notamment de deux superbes occasions ratées d’évasion, du souvenir des amis détenus exécutés… L’auteur lui-même échappera finalement à la mort mais fera 25 ans de prison et décèdera à près de 99 ans. En dépit de passages très forts, je reste assez déçu par le livre. Sur le même sujet ou sur l’univers carcéral en général durant ces années, on conseillera la lecture d’auteurs de la puissance d’un Semprun ou d’un Koestler.
 
 Avis : ** 

Kentucky straight / Christ Offutt. - Gallmeister, 2018. - (Totem)

"-Parfois je me demande ce que je fais ici.
 -Aucun d'entre nous ne sait, j'ai répondu. La plupart des gens, ici, attendent juste de mourir."
Un lieu dans les Appalaches, Etat du Kentucky. Vraiment un trou perdu, de quoi perdre la vue à le chercher sur une carte. Des bicoques éparpillées à flanc de montagne qui ressemblent vaguement à des maisons. Le souvenir déjà flou du temps où il y avait encore de l’activité, les mines de charbon, désormais fermées. Un territoire rendu aux ours, aux panthères, aux coyotes, aux serpents, à la sauvagerie. Celle des hommes aussi. Ils s’adonnent à la boisson, ont le coup de poing facile et peuvent abattre leur chien d’une balle un jour de mauvaise humeur. Les enfants n’ont guère la vie facile non plus. On vit d’expédients, le jardinage, la pêche. Qui veut davantage pourra toujours faire de la contrebande d’alcool ou cultiver un champ de chanvre clandestin à ses risques et périls. Ou encore jouer de l’argent pour gagner plus ou tout perdre du peu que l’on a. Il semble y avoir une absence complète de perspectives et d’espoir, comme si les montagnes enserraient tout et marquaient la frontière du monde. Un monde d’une rudesse extrême. Pourtant, le jeune Junior décide de passe en candidat libre le certificat de fin d’études secondaires et réussit à l’obtenir. Mais il n’a pas l’idée de l’utiliser pour trouver du travail. Et puis il y a Everett qui un beau jour décide : "je pars".
Nouvelle réédition d’un recueil de neuf nouvelles datant de 1992. Le style colle parfaitement à ce qu’il décrit, c’est rude, sec, ciselé, et du coup je l’avoue j’ai beaucoup de mal à me laisser prendre par ce type de littérature. Pourtant c’est un sacré univers, il y a des morceaux de bravoure et j’ai un faible pour la nouvelle Dernier quartier.
 
Avis : **

Butter / E. Lange. - Ecole des loisirs, 2018. - (Médium)

Butter a décidé de tirer sa révérence en fanfare : le soir du nouvel an, il s'offrira un repas gargantuesque, qui devrait lui être fatal puisqu'il est déjà en obésité morbide. La création d'un site web dédié permettra à tout un chacun d'assister à son grand final. Les quelques semaines qui le séparent de la date fatidique se teintent de nombreuses émotions : le plaisir d'être soudain populaire, l'amertume d'en comprendre les raisons, l'orgueil devant les oppositions circonspectes (« Ils pouvaient me traiter de monstre, de gros cul, de bâfreur et j'en passe, personne ne me traiterait de menteur. »), la détresse de voir l'excitation chez certains, le doute enfin, sur ce qu'il veut vraiment. Une chose est sûre, la perspective devient de plus en réelle, la peur plus prégnante, l'issue impossible : « aller jusqu'au bout de mon projet et finir en héros du lycée ; ou me défiler et redevenir une nullité ».
L'intérêt du livre ne réside pas dans le suspense de la chute (bien qu'on y découvre enfin le prénom du héros narrateur) mais dans la psychologie des adolescents : l’ambiguïté de Butter, la déréalisation induite par le web, « le sentiment d'immortalité propre à l'adolescence mixé avec cette chose qui nous fait ralentir pour mater un accident de voiture », le défi enfin de confronter la vie idéale, rêvée, à la réalité accidentée.
« Je détestais penser à la mort (...)
j'éprouvais un étrange accès de tristesse à l'idée que 
cette fin inéluctable était en fait tellement éloignée. »
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Papa, t'es où ? / A. de Lestrade. - Bulles de savon, 2018. - (Tourbillon)

Momo voit son cocon éclaté le jour où sa famille se fait expulser de leur appartement. Lui et sa sœur sont placés dans un foyer tandis que leur père recherche un travail, leur rendant régulièrement visite. 
En quelques 50 pages destinées aux enfants dès 8-9 ans, Agnès de Lestrade dit à hauteur d'enfant la pauvreté qui n'est rien face au bonheur d’être ensemble, la solidarité entre frère et sœur, la honte qui s’immisce en grandissant mais aussi l'amitié qui heureusement ne juge pas.

Comment élever un Raymond / A. de Lestrade ; M. Dorléans. - Sarbacane, 2018

Le Raymond est un spécimen intimidant, incongru, qui peut même se transformer parfois en « très méchant Raymond ». Le Raymond dit aussi « Non avant de dire Oui » et grandit très vite. Ni le texte ni l’illustration ne dévoile explicitement l’identité du Raymond mais le mystère s’éclaircit puis se clarifie totalement lorsque le Raymond se montre enfin, à l’adolescence. 
Il n’apparaît pas des plus évidents d’élever un Raymond mais au regard de la reproduction incessante de l’espèce et du regard tendre posé par les auteurs, l’enjeu doit indubitablement en valoir la chandelle !
Une approche résolument drôle du cycle de la vie. 

Les Incurables / Jon Bassoff. - Gallmeister, 2018. - (Americana)

"Nous finirons par initier les sains d'esprit et ils pourront traiter les aliénés. Si seulement nous pouvions établir qui est sain d'esprit." p. 115
Nous sommes en 1953 aux États-Unis, les hôpitaux psychiatriques sont surpeuplés et jusqu’à présent il existait peu de traitements. Du coup les méthodes du Docteur Walter Freeman ont eu du succès dans l’hôpital où il exerçait. Neurologue sans formation en chirurgie, il est néanmoins un pionnier de la lobotomie transorbitale, plus de 3000 lobotomies réalisées pour venir à bout des démences, des hystéries, des pulsions criminelles… Électrochocs en guise d’anesthésie et pic à glace et marteau de charpentier pour outils, voilà des méthodes bien plus radicales que celles de Freud et de ses disciples ! Quelques dizaines de morts certes en résulte… Avec l’arrivée des premiers neuroleptiques et antidépresseurs, les psychiatres osent enfin dire qu’ils en ont soupé de ces méthodes moyenâgeuses aux résultats très incertains et Freeman ne pouvant plus exercer part sur les routes, embarquant avec lui pour la circonstance l’un de ses patients lobotomisés, ex-assassin psychopathe. Sillonnant le pays dans sa Cadillac, Freeman fait témoigner son patient et promeut sa technique dans les foires, au besoin il fait une démonstration publique sur un singe. Ensuite, des volontaires se proposent… C’est à Burnwood, Oklahoma, que nous rejoignions le docteur. S’il se prend pour un sauveur, il va y rencontrer un prédicateur, Donald Stanton, qui présente à la foule comme rien moins que le Messie son fils, Durango 16 ans, un brave garçon obligé de se promener avec une couronne d’épines au front et parfois son trône dans le dos. Il y a aussi là Scent, une prostituée de 17 ans dont le père est en cavale après un braquage. Pour retrouver une vie normale, Durango ferait bien lobotomiser son père et Scent sa mère, pour réussir à lui faire avouer où est l’argent du braquage et mettre la main sur le magot. Il y a bien d’autres personnages car toute la lie de la société semble s’être donnée rendez-vous à Burnwood. Tous déjantés, tous cruels, tous criminels, tous menteurs, un condensé du pire de l’humanité. Âmes sensibles s’abstenir. Un univers qui n’aurait pas déplu à Harry Crews. Assurément Bassoff est un auteur à suivre. Le pire étant que le Freeman du roman est probablement très proche du vrai Docteur Freeman, celui qui, parmi d'autres, opéra, lorsqu’elle avait 23 ans, Rose-Marie Kennedy, sœur du futur président des États-Unis, et en fit un légume.  
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Avis :***

La combe aux loups / L. Wolk. - Ecole des loisirs, 2018. - (Médium)

Annabelle à l'aube de ses 12 ans fait l'expérience de la méchanceté gratuite : Betty, une nouvelle venue de la ville, la raquette, menace ses petits frères, et ne varie pas de sa ligne agressive malgré les tentatives répétées d'Annabelle de pacifier leur relation. Bientôt il ne s'agit plus de mesquineries d'enfants mais d'agression. Et Betty rejette la faute sur Toby le marginal du village, victime de la précédente guerre. Celle qui devait être la Der des der mais nous sommes en 1943, aux États-Unis et là comme ailleurs, la guerre a des répercussions sur les populations civiles, propice aux suspicions et à la xénophobie.
Voici un roman déchirant comme la perte brutale de l'innocence -Annabelle mesure jusqu'à quelles extrémités peut conduire la cruauté- et puissant comme la naissance d'une conscience responsable, humble et juste, qui trouve sa place dans le monde. Annabelle ira très loin pour prouver l'innocence de Toby, tentative désespérée de lutter contre les ténèbres.

Deuils / Eduardo Halfon. - Quai Voltaire, 2018

« Le lac n’était plus le lac bleu sombre de mon enfance, ni le lac idyllique de mon souvenir, mais plutôt une épaisse soupe de pois. » p. 72
Hormis le côté exotique de ses deux grands-pères juifs, l’un libanais, l’autre polonais et rescapé des camps de concentration, et l’installation de la famille au Guatemala, rien de bien extraordinaire dans les souvenirs évoqués par le narrateur. Au moment où la situation politique du pays se détériorait, en 1981, celui-ci a quitté le pays à peine âgé de dix ans pour suivre ses parents aux États-Unis. Revenu sur les lieux de son enfance, il se remémore le passé, le sien, celui de ses grands-parents… Surtout, il se souvient de façon obsessionnelle de l’histoire de son oncle Salomon, le frère de son père, dont il ne reste qu’une vieille photo enfant dans la neige. Il s’interroge sans cesse sur la mort à cinq ans de cet oncle qu’il a toujours cru noyé en 1940 dans le Lac d’Amatitlan, proche de chez eux. Une version qui ne paraît pas cadrer avec la réalité mais y a-t-il une seule réalité tant le mystère et le silence sont grands autour de cette mort. Alors il s’accroche à sa vision fantasmée qui révèle quelque chose d’une souffrance intérieure et de ses propres rapports à son frère et à son enfance. L’écriture concise est en apparence simple mais diablement efficace.

Avis : ***

Avant quand y’avait pas mon frère / B. Canis ; T. Mory. - Larousse, 2018

Avant, elle était une petite princesse chouchoutée. Maintenant qu’il y a son frère, il faut tout partager. Pages de gauche et de droite confrontent les situations, de manière significative : c’était mieux avant. Néanmoins... Avoir un frère, c’est également partager, s’allier, se dédouaner aussi. 
On l’aura compris, accueillir un petit frère n’est pas sans désagréments mais cet album est avant tout une déclaration d’amour à celui qui a rendu la vie tellement plus pétillante et malicieuse.

Pour toujours / C. Demilly ; V. Mahé. - Actes sud, 2018

3 chapitres d’une vie, 3 histoires d’amour Pour toujours. La force de ces relations -d’une fillette à son chien, de cette fillette devenue femme amoureuse puis mère à sa fille- leur donne un caractère d’éternité, fussent-elles bouleversées par la mort. 
Le cycle de la vie se déroule ici en scènes clés exprimées par des déclarations d’amour -au chien, à l’être aimé, à l’enfant- puis par des vignettes BD sans texte. 

Les goûters méga chouettes de Machinette / G. Dorémus. - Albin Michel, 2018

Rinono, Machinette et Pia ne font pas dans la demi-mesure. Que ce soit à l’heure du goûter, à la piscine ou lorsqu’ils s’attellent à un jeu de construction, ils rivalisent d’imagination pour faire déborder les cadres, créant ainsi des situations outrancières. 
Quand le sens de la compétition alimente l’amitié, le jeu est plus drôle, pour le lecteur tout du moins ! 

Mon chat sauvage ; Mon escargot domestique / I. Simler. - Courtes et Longues, 2018

2 petits albums sur des êtres que l’on connaît bien mais que l’on redécouvre par le regard d’Isabelle Simler. Chaque information documentaire est illustrée dans une mise en scène à l’esthétisme fort et à l'humour subtile. 
Documentaire ou album graphique, peu importe, c’est à ne pas manquer ! 

10.000 jours pour l'humanité / Jean-Michel Riou. - Plon, 2018

En 1886, Jules Verne propose à Hetzel, son fameux éditeur, un nouveau voyage extraordinaire intitulé 10.000 Jours pour l’humanité. Hetzel trouve que ce roman imprégné d’un certain pessimisme risque d’être incompris et qu’il est nécessaire d’en différer la publication. Quelques jours plus tard, il est mort. Jules Verne retravaillera le texte jusqu’à son propre décès, s'y mettant lui-même en scène. C’est donc celui-ci qui nous est dévoilé après un sommeil plus que centenaire dans un vieux coffre oublié.
Un astéroïde baptisé Wildcat (Le Fauve) a été repéré par des astronomes en 1894. Ceux-ci pensent qu’après plusieurs tours autour du soleil, il a toutes les chances de venir heurter la terre dans une trentaine d’années et de provoquer l’apocalypse. Le secret que l’on croyait bien gardé est vite éventé et la presse s’en empare et fait de monstrueux tirages. Après un abattement total, le monde se prend en main. L’abnégation triomphe, tous travaillent dans le même sens à la construction d’Agoras, de gigantesques villes souterraines, seuls moyens de survivre à la catastrophe. C’est une planète internationalisée échappant aux États qui se dessine, un monde sans frontière où règne la fraternité, sans guerre, sans propriété privée, où la valeur argent est démonétisée (si j’ose dire !)… Il est aussi décidé de développer les recherches sur un nouvel explosif capable de déplacer l’axe de la terre afin d’éviter la collision. L’ensemble du projet est géré par une organisation, L’Entreprise pacifique, qui se révèle opaque et autoritaire. L’angoisse de l’arrivée de Wildcat sera-t-elle l’occasion de parvenir à un monde meilleur et plus juste ou assistera-t-on au retour des plus sombres desseins de l’âme humaine ?
Jean-Michel Riou semble beaucoup s’amuser à jouer à se prendre pour Jules Verne, et nous avec. De fait c’est habile et emballant, comme une résurgence de nos lectures d’enfance, moins certaines pesanteurs que ne nous épargnait pas toujours le grand Jules. Ça ne s’inscrira certes pas au rang des chefs-d’œuvre mais on passe un bien bon moment. Bel hommage.
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Avis : *** 

Ceci n’est pas un livre de sexe / Chusita. - Nathan, 2018

Une couverture rose fluo, le mot sexe en capitale, un titre boutade sous forme de prétérition, le ton est donné : pas de tabou dans ce livre, les propos seront directs. « L’époque où on tournait autour du pot, c’est fini et c’est tant mieux ! »
Six chapitres évoquent l’anatomie des corps, le plaisir, les orientations sexuelles, les émotions amoureuses, l’acte -les actes- en lui-même et les précautions à prendre… Sans oublier la question centrale du consentement mutuel. 
La forme est variée, avec alternance de texte, BD et tests ; et étayées de questions et commentaires de followers, Chusita étant YouTubeuse. De quoi se sentir davantage prêt pour franchir le cap ou élargir ses horizons.
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Les règles… quelle aventure ! / E. Thiebaut ; M. Malle. - La ville brûle, 2017

« Si tu es un individu doté d’un utérus, tu vas donc passer environ 2500 jours, soit un quart de ta vie entre la puberté et la ménopause, à saigner » Autant savoir où on met les pieds à l’âge de la puberté, c’est ce à quoi s’emploie cet ouvrage. Les informations sont d’ordre anatomique, culturel, pratique, économique… avec en toile de fond cette ligne directrice : « Parler des règles, c’est une façon de contribuer à l’égalité entre les femmes et les hommes » Alors halte au tabou ! En commençant par la lecture de ce documentaire fouillé, ludique et militant. 

La Femme murée / Fabienne Juhel. - Le Rouergue, 2018. - (La Brune)

Lorsqu’elle entend parler de Jeanne Devidal (1908-2008), dite la folle de Saint-Lunaire, Fabienne Juhel est tellement fascinée qu’elle s’attèle à la rédaction d’un roman qui permettrait au public de mieux la connaître. A juste raison puisque pour moi-même il s’agissait d’une totale inconnue. Cette femme fortement marquée par la guerre (bombardement de Brest, torture par la Gestapo…) s’installe donc dans cette station balnéaire d’Ile-et-Vilaine pour y vivre de 1950 à 1990 une existence à la fois discrète, solitaire, et très voyante. A la demande de la Préfecture, elle est hospitalisée à Rennes en psychiatrie en 1956 (sa sœur Léonie l’avait été trois ans plus tôt). Elle y subira un traitement par électrochocs. A son retour, à partir de tout ce qu’elle glane, notamment sur la plage, elle ne cesse d’enrober son pavillon d’origine dans de nouvelles couches de murs faites de bric et de broc, bancales, jusqu’à déborder sur la rue. La construction d’un mirador en sera le couronnement. Un tilleul se trouve au milieu du salon et ses compagnons sont ses chats et ses poules. Collecter, assembler, se protéger, sont les maîtres mots de cette vie et l’auteur réussit très bien à inscrire dans nos esprits l’image de cette femme travaillant sur son échelle ou déambulant au bord de la mer avec devant elle sa brouette en acier galvanisé, toute bosselée, la tête encapuchonnée. Un bunker ?, une tanière ?, une carapace ?, une forteresse ?, difficile de définir ce qui s’offre aux yeux, cette protection contre la violence du monde, cette frontière à respecter. Tandis qu’elle ne parle guère qu’avec ses morts, notamment son frère Lucien, mort en déportation, un reportage de journalistes la fait devenir une curiosité pour les touristes français et étrangers. Mais la région est venteuse et l’effondrement de la structure est irrémédiable…
Au final, les détails biographiques ne sont pas très nombreux et ils nous restent bien des questions. C’est que l’auteur a une approche très personnelle et poétique. Il ne s’agit absolument pas d’une biographie classique ou même d’un roman biographique mais plutôt d’un portrait quasi lyrique reposant sur une violente empathie. Cela peut dérouter mais donne tout de même quelque chose de fort et de remarquablement bien écrit. Reste que cette Jeanne Devidal laisse une sensation assez particulière parce que, pour être honnête, si sa créativité peut la rapprocher de l’art brut, sa maison est absolument moche (ce n’est pas le Palais Idéal du Facteur Cheval !) et aussi parce que l'on ressent tout le poids des souffrances cachées.

 Avis : ***