Princesse Kevin / M. Escoffier ; R. Garrigue. - P'tit Glénat, 2018

« Kevin est une princesse, un point c'est tout. » Il revendique sa liberté de se déguiser comme il le souhaite, et tant pis si les copains le snobent. « Ils croient sans doute que c'est contagieux (...). Quelle bande de froussards ! » Sûr de ses goûts, de ses choix, Kevin ne s’embarrasse pas du qu'en dira-t-on et va au bout de ses décisions. Et s'il en change, c'est selon ses propres critères.
L'illustration de Roland Garrigue rend ce personnage libre encore plus irrésistible, qui se dépatouille avec sa robe et ses talents. 

Direct du coeur / F. Medina. - Magnard, 2018

Timothée est du genre désinvolte, spontané et pas franchement subtil. La "proposition" de sa mère de lui faire suivre l'option Langue française des signes pour gagner des points au bac ne l'enchante pas du tout. Une langue inutile dans sa vie quotidienne, des cours programmés un vendredi soir, tout cela s'apparente à une perspective d'ennui. 
Mais il s'avère que la prof, Sonia, « repousse les murs du monde existant, (leur) agrandit l'univers. » C'est une langue et une culture que Tim découvre, grâce à des personnes sourdes et des passionnées.
En parallèle à cette intrigue, les retrouvailles d'un fils et de son père en mode PAC « Paternité Apprentissage en Cours », le tout forme une histoire tonique qui bouscule un certain nombre de préjugés. 
« Les sourds ont des yeux perçants, ils se vantent d'avoir des « yeux en or ». 
Difficile de leur cacher une émotion, une intention. »

N.I.H.I.L. Le tourbillon du temps / A. Cousseau. - Rouergue, 2018. - (Epik)

Aanj et Askold racontent alternativement leur histoire, d'autres viendront se greffer ensuite. Tous habitent le même monde, peuplé d'îles et de royaumes, dont la carte, cadre géographique, ouvre l'ouvrage. Mais il semble que ce soit leur seul lien : Anja, « Celle qui voit l'invisible », vit au Nord avec un vieil aveugle prophétique, Askold au sud, emprisonné pour acte de traîtrise/résistance. De chapitre en chapitre, les convergences s'accumulent, sans que le sens ne soit encore très clair. Patience...
Le puzzle s'assemble, autour d'un « Temps sans temps », que l'on peut remonter ou descendre comme le long d'une rivière, d'où l'on peut s'extraire par la métamorphose ou vivre démultiplié dans l'ubiquité... Une temporalité malléable que traversent les êtres, complétés, enrichis par des fantômes, ceux d'avant ou après la vie ou par les fantômes de compagnie (celui d'Aanj s'appelle Magma)...
Que de mystères n'est-ce-pas ? Ce sont « les hommes qui mentent, jamais les histoires » alors laissez-vous porter par l'univers et la plume de conteur d'Alex Cousseau...
Voir la notice

Nos familles / L. De Vos. - Marcel et Joachim, 2018

Les cousins ont décidé de faire des crêpes. Problème, ils n'ont aucun des ingrédients. Habiter un immeuble a cet avantage qu'on a de nombreux voisins qui peuvent dépanner ! 
Le format à la française se prête à la quête sur plusieurs étages, évidés au fur et à mesure de l'ascension jusqu'au dernier étage. Lorsque les ingrédients sont réunis, ne reste qu'à cuisiner la recette végétalienne des crêpes selon Léon & Lazare !
Une Soupe au caillou version citadine avec une diversité des intérieurs selon les âges, les cultures, les situations familiales et personnelles. Une constante : la bonne humeur généreuse de tous les voisins.

Fais attention, Alexandre / P. Allen. - Kaléidoscope, 2018

Maman canard emmène ses 5 canetons en promenade dans la ville de Sidney. Une expédition au regard des nombreux obstacles ! Sans compter la distraction  d'Alexandre, le petit dernier... « Coin ! » Alexandre est tombé dans un trou ! Humains et canards se mobilisent pour le récupérer, de la plus ingénieuse des façons.
Histoire écrite en 1992, dynamique et bienveillante, avec une illustration un brin rétro.

Nous avons rendez-vous / M. Dorléans. - Seuil, 2018

Maman s'infiltre tout doucement dans la chambre : « Les enfants, chuchote-t-elle, nous avons rendez-vous... » Silencieux, les membres de la famille, sac au dos, partent cheminer dans la campagne nocturne. Univers ouaté.
Les grandes pages laissent toute latitude au bleu de la nuit, tout juste troublé par quelques lueurs citadines ou célestes. Les bruits ne sont guère plus présents, les rencontres, discrètes et magiques : la nuit règne de son calme olympien.
Sur les pas de cette famille, le lecteur vivra avec elle l'apaisement puis l'émerveillement. Une formidable expérience sensorielle. 
Voir la notice

La Pensée qui prend feu : Artaud le Tarahumara / Michel Onfray. - Gallimard, 2018. - (Blanche)

"Ce que veut Artaud en allant au Mexique c’est naître par ses propres moyens ; donc en finir avec le sperme d’un père et l’utérus d’une mère pour ne procéder que de lui-même et de ses œuvres." p. 48
En 1936, Antonin Artaud se lance dans un voyage au Mexique où il espère trouver une force vitale et rien moins que de quoi sauver un occident en pleine décadence. Quatre-vingt ans plus tard, à son tour, mais avec des moyens et une optique différents, Michel Onfray traverse l’océan Atlantique et met ses pas dans les siens. Certes Onfray a au début du livre quelques phrases qui touchent juste mais il reste néanmoins superficiel et très vite donne l’impression d’avoir dit le peu qu’il avait à dire sur le sujet. Il enferme alors Artaud dans des schémas préétablis et dans sa maladie (la syphilis) pour masquer le vide sidéral de son propos. Il infiltre partout ses propres idées, laissant croire qu’il s’agit autant, voire plus, d’un livre sur lui que sur l’écrivain examiné. Il saupoudre le tout de quelques considérations et observations sur le pays, histoire de ne pas avoir fait le voyage pour rien. Le tout bien enveloppé garnira d’un titre supplémentaire la bibliographie du grand philosophe. Et puis traiter d’Artaud ça pose son homme ! A la vérité, tout cela est affligeant et indigne. Onfray bricole, vit sur son fonds de commerce et n’approche en rien la complexité d’Artaud, se donnant à force de vouloir se hausser sur les pieds l’apparence d’un nain. On le préfèrerait moins lapidaire et plus dans le mystère des choses et des êtres. Il aurait largement pu ici se contenter d’un articulet rédigé depuis son lit. 
Voir la notice

A noter l'existence d'une bande dessinée sur le voyage au Mexique d'Artaud : "L'Esprit rouge : Antonin Artaud, un voyage mexicain" de Maximilien Le Roy et Zéphir.

Avis : *

Palmir / G. Baum ; A. Piu. - Amaterra, 2018

Un petit dragon fait un jour sa valise et part, s'enfuit... Une valise dans laquelle il n'a rien à mettre mais qui lui servira à franchir les obstacles, traverser les déserts, les mers, s'abriter, se cacher... et changera radicalement d'usage à la fin de l'histoire.
Il faut être attentif dès la page de garde : c'est la guerre que Palmir doit fuir.  Et cette fuite en avant se terminera par un ultime défi  : « Oser. Ouvrir la porte. » Se poser et pouvoir enfin échapper à la peur et la solitude.
Une narration dans l'urgence, tout en infinitifs heurtés, mais portés par l'espoir final de l'accueil et du partage mensuel. 
L'avantage de l'album - riche de nombreux détails qui peuvent passer inaperçus - est de proposer une lecture à plusieurs niveaux, en pouvant occulter la violence inhérente du sujet premier : l'exil. 

Moi, ce que j'aime, c'est les monstres / E. Ferris. - Monsieur Toussaint Louverture, 2018

Karen rêve d'être un monstre, c'est même en loup-garou qu'elle s'imagine et que l'auteure la représente. Elle se drapera également du costume de détective, pour enquêter sur la mort de sa voisine Anka, certaine qu'il ne s'agit pas d'un suicide. A endosser tant de rôles, Karen chercherait-elle à fuir une réalité ?
Difficile de résumer une histoire aussi dense qui mêle l'intime, la famille, la vie du quartier et l’Histoire, celle de l'Allemagne nazie et des années 1967-68 aux États-Unis. 
Texte lettré à la main et illustration au stylo s'entremêlent dans ces quelques 400 pages, qui explorent la noirceur, les doutes, les souvenirs refoulés, les secrets pour révéler quelques lambeaux de vérité.
Emil Ferris nous happe dans un monde peuplé de monstres -folkloriques ou plus terribles- de traumatismes et de non-dits. Mais il y a l'art aussi -« Les sous-sols sentent le surréalisme, les cuisines et les jardins, eux, sentent toujours l'impressionnisme. »- et la belle relation complice de Karen avec son frère qui l'y a initiée. 
Fascinant et troublant, ce roman graphique sonde la bizarrerie, la fragilité, la bonté, l'indicible... toute la complexité des êtres que les plus généreux sont capables d'aimer inconditionnellement.
A écouter : Emil Ferris "Nous pouvons tous être des monstres"
Voir la notice


Je compte dans mon arbre : P. Nill. - Actes sud, 2018

« Dans mon abricotier, il y a 4 abricots... 
... Et combien de chats ? »
13 arbres (et pas des plus communs), 13 scènes à observer pour apprécier l'esthétisme chatoyant et harmonieux, mais aussi pour compter les fruits qui y poussent et les animaux qui se cachent -plus ou moins- dans le feuillage.
Un livre à compter atypique, beau, apaisant et ludique. 

Coeur battant / A. Cendres. - Sarbacane, 2018. - (Exprim')

Une entrée en fanfare que ce premier chapitre ! Les suicidants racontent, en thérapie de groupe, comment ils ont tenté de mourir, suscitant l'admiration entre eux. Le lecteur n'arrivera pas à s’alarmer -malgré la motivation dont ils ont fait preuve et la gravité des propos- tant d'emblée, le ton porte à rire.
Alex a tout fait pour abattre son cœur, ne plus jamais souffrir. En vain. Et voici que, comble de l'ironie, ce cœur résistant et désobéissant se met à battre la chamade pour la belle et cynique Alice, qui elle-même n'en peut plus de sentir l'hiver en elle. Il y a aussi Victor qui s'est loupé car les somnifères de sa mère étaient aux plantes. Colette et son mari ont voulu partir ensemble, lui a réussi, elle non. Quant à Jacopo, tout l'emmerde.
Partager la perception que les autres ont de nous, parler d'amour, de destin, de défense... le petit groupe, à force d'échanges, finit par créer des liens. Et quels liens ! : ils se mettent d'accord pour s'échapper de l’hôpital et se jeter ensemble d'une falaise. 
Fulgurances poétiques, dialogues acérés qui fusent dans une bataille incessante, vérités caustiques et désarmantes, les aphorismes et les métaphores pullulent, nourrissant des philosophies de la vie et de la mort aux antipodes de toute sérénité et angélisme. Le style d'Axl Cendres fait mouche encore une fois, mélange d'outrance, d'exubérance, de sincérité et de générosité.
« La vie, c'est long à crever. » 
Voir la notice

La sirène & la licorne / E. Mosta. - Rageot, 2018

Lili « aime les vieux films fantastiques, les cours de chimie, et (...) les filles ». Ce qui lui a valu un acharnements des haineux sur les réseaux sociaux. Sa mère lui a donc proposé de partir pour les vacances au bord de la mer, chez sa tante. Lili compte exclusivement y perfectionner ses maquillages pour devenir une pro des effets spéciaux. Mais elle croise Cris... Cris la mystérieuse, « timide et courageuse », Cris qui ne la laisse pas indifférente...
Mais comment pourrait-elle oser lui avouer son amour alors que sa dernière histoire fut désastreuse. La couverture laisse présager d'une histoire à l'eau de rose et de fait, il y en a les ingrédients : histoire d'amour et happy end. Mais La sirène et la licorne surprend avec ses deux héroïnes blessées par la vie, qui à force de courage et de sincérité -et bien entourées- parviennent à être elles-mêmes, à le faire accepter au monde, à faire triompher la bienveillance.  

Le mur des apparences / G. Constant. - Rouergue, 2018. - (DoAdo)

Justine est abasourdie. Que Margot, la star du lycée, riche, belle et populaire se soit suicidée, c'est inconcevable. Révoltant même alors qu'elle, depuis des années, subit le harcèlement  des "hyènes" sans faillir. Après la colère, Justine décide de comprendre : elle vole les journaux intimes de Margot, se rapproche, à l'aide de quelques mensonges de son cercle, de sa famille...
Effet collatéral de sa quête : elle s'ouvre aux autres et le mur des apparences se fissure, laisse entrevoir une réalité que Justine n'avait pas la force, alors qu'elle était harcelée, d'entrevoir. A côtoyer les uns et les autres, elle ressent un vertige qui ressemble fort à... la vie !
Quelles que soient les classes sociales, les personnalités, l'humain se construit une carapace pour se protéger des autres. Lorsque la confiance s'immisce, la violence et la solitude s'effacent. Lorsqu'il n'est pas trop tard en tout cas. Gwladys Constant analyse tout en subtilité ces relations humaines, à un âge où les fragilités sont à leur maximum.
«  Nous n'étions que des courtisans et 
notre monarque absolu avait nom Apparence. »

Comme un million de papillons noirs / L. Nsafou ; B. Brun. - Cambourakis, 2018

Adé n'aime plus ses cheveux depuis que ses camarades de classe s'en sont moqué. Elle refuse même de faire sa coiffure préférée, les nattes. Sa maman et ses tantes lui redonnent confiance avec de belles métaphores de la nature africaine, portant sur elle un regard tendre.
Le racisme peut se nicher dans les remarques les plus anodines, les moqueries sur la chevelure afro en sont une illustration. Laura Nsafou le déconstruit tout en donnant une visibilité et une diversité, avec les illustrations de Barbara Brun, aux personnages femmes noires.

Au grand lavoir / Sophie Daull. - P. Rey, 2018

"Alors j’irai au grand lavoir là-bas, où la mémoire se récure contre le granit rugueux, où la langue se rince au torrent qui mousse comme un savon d’encre, où la fiction fait Javel. Je regarderai l’eau crasseuse s’écouler dans une grande synovie de mots et je laisserai sécher les éclaboussures au soleil de leur consolation. Grande lessive." p. 16
Depuis son arrivée sur la scène littéraire, on savait pertinemment que Sophie Daull devait aborder un jour le sujet de la mort de sa mère, tuée de quarante et un coups de couteau après avoir été violée avec un manche de pelle à neige. Oui mais quand ? Et surtout comment, comment aborder un truc tellement invraisemblable et gore ? Et, aussi stupéfiant que cela paraisse, l’auteur répond : Avec des fleurs bien-sûr ! Elle se livre donc à ce qu’elle appelle elle-même une esquive romanesque, faisant cadeau à l’assassin de sa mère d’un personnage de roman. Voilà qu’il surgit, réincarné en employé communal des Espaces Verts de Nogent-le-Rotrou, se réinsérant incognito. C’est un type sobre, végétarien, mangeant bio et ne fumant pas. Trente ans après son crime, il voit, à la télé puis dans le canard local, Sophie Daull, la fille de sa victime. Il apprend, qu’elle va venir dans cette sous-préfecture pour dédicacer son livre en librairie. Angoissé, il ne pense plus qu’à cela. En catimini, il va acheter ledit livre, avec l’aisance de celui qui se procure sa première revue érotique. Une nuit suffit pour le dévorer, à lui qui n’a pourtant jamais été un gros lecteur. La date fatidique se rapproche, que va-t-il faire ?
Le roman nous fait pénétrer dans la tête de ce jardinier, en alternance avec les propos de Sophie Daull qui, malgré son mal de mère, ne vomit pas, n’utilise pas de pathos, est fidèle à son style d’une grande limpidité. Elle fait preuve d’une belle dignité et même d’une vraie élégance. Pas de sensationnalisme, ceux qui s’attendaient à abondance de détails macabres ou de précisions croustillantes sur le procès en seront amplement pour leur frais. J’aime beaucoup ce livre et j’ai une véritable admiration pour ce travail sur soi, ce lien entre les vivants et les morts. C’est dans sa brouette qu’il y a le terreau pour mes bouquets de résilience écrit-elle. Une mention particulière aussi pour les couvertures des trois livres de Sophie Daull que je trouve superbes. A lire absolument.
Voir la notice

Avis : ***

Cueillons les feuilles de thé / Y. Kasano. - Nobi Nobi, 2018

Avec le petit garçon de cet album, nous découvrons la culture traditionnelle du thé vert et la vie quotidienne dans la campagne du Japon. Les images sont claires et précises, les étapes de la culture et fabrication du thé détaillées. « Quel plaisir de boire un bon thé tout juste préparé ! Et quand on a  mis la main à la pâte, il est encore meilleur. »
Petits et grands apprendront beaucoup de cet album documentaire au sujet original.

La rumeur / Z. Pinson ; C. Davenier. - Kaléidoscope, 2018

Hérisson est nouveau dans la classe et la maîtresse demande à chacun de l'accueillir au mieux. Mais d'emblée, les remarques désagréables fusent. Couvert de piques, bizarre, moche... différent en somme. Il n'y a qu'un pas pour le désigner comme coupable lorsqu'un goûter disparaît. Mécanisme d'une mise au ban collective... Hérisson, qui avait tout supporté en silence jusqu'ici, craque. 
Un album salvateur pour évoquer le sujet destructeur du harcèlement. Pas d'angélisme ici, le lecteur comprendra la portée des actes individuels, soumis ou non à l'influence du groupe. 

Les conjuguouillons / C. Desmarteau. - Flammarion, 2018

4 titres dans cette série pour 4 temps de conjugaison simples et composés : J'aime donc je suis ; Qui vivra verra ; J'écrivis un chef-d’œuvre ; Faudrait se bouger
4 titres incarnés par des conjugouillons, personnages au physique spécifiquement ingrat et à l'humour grinçant. Ils discutent -bulles BD- se moquent et se chicanent chacun exclusivement dans leur temps.
Les temps, mis en situation, donnent à entendre et comprendre une des règles importantes de la langue française de façon inédite et réjouissante.
Voir la notice

Caribou baby / M. Rosoff. - Rageot, 2018

« Dix-sept ans. Enceinte. Et maintenant, ça. » Ça, c'est... un bébé caribou, auquel elle vient de donner naissance. Ne cherchez pas à comprendre, faites comme Jess et acceptez les choses comme elles viennent. Qu'importe qu'il ait l'apparence d'une « petite boule de poils, doux et tendre et timide »,  qu'il ait des sabots, la taille d'un poney alors qu'il n'a que quelques mois et que, bientôt, il soit en rut. Qu'importe. Tout cela, ce ne sont que de gros « Défis Singuliers » à relever, rien d’insurmontable lorsque l'amour est là.
Et c'est là que puise la force de ce roman étrange : dans l'amour inconditionnel que deux parents, malgré leur jeune âge, mettront en œuvre pour le bien être de leur fils hors normes. Sans chercher à le modeler à leur monde, à leur convenance, ils trouvent la meilleure solution pour lui. Et tout cela dans une désinvolture classieuse tant l’amour qu’ils lui portent est naturel, évident, indubitable. Une leçon d'altruisme.

Roissy / Tiffany Tavernier. - S. Wespieser, 2018

"Parfois, je me dis que j’aimerais rester ici toute ma vie. Partout ailleurs, le monde me fait si peur." p. 20
Elle n’a plus d’identité, elle est amnésique. Elle est arrivée à l’aéroport de Roissy il y a huit mois et y est à demeure. Elle déambule toute la journée, tirant sa valise, se mêle à la foule, pour ne pas attirer l’attention des agents de sécurité et ne pas être repérée des multiples caméras de surveillance. Elle récupère les restes de sandwichs et de pizzas abandonnés, vole aussi les passagers lorsqu’ils sont distraits. Elle profite de la nuit pour aller se laver et faire sa lessive dans les toilettes. Puis, elle rejoint dans les sous-sols Vlad, un Serbe sans espoir qui refuse de remonter à la surface et se soulage de temps en temps en la prenant brutalement. Pour elle, sans passé et sans avenir, l’aéroport de Roissy est un cocon comparé à la rue. Ses yeux dévorent tout, emmagasinent les images, les gens : personnel, commerçants, passagers, collègues de mouise. Tout cela est immensément bigarré. Et puis il y a les avions qui atterrissent et décollent sans cesse vers des destinations exotiques et mystérieuses. Face aux autres, elle se crée de multiples identités, s’invente des destinations, pour pouvoir discuter et ne pas être devinée. Mais des flashs inquiétants et difficiles à interpréter l’assaillent par moment, la perturbent, la questionnent sur qui elle est vraiment. Un type bizarre vient régulièrement attendre en vain l’arrivée du vol Paris-Rio de 10h et la regarde avec insistance. Va-t-elle encore longtemps pouvoir jouer, utiliser un masque.
Le roman est kaléidoscopique pour coller à la vie éclatée de celle qui se fait appeler Anna. Ensemble d’anecdotes mais pas seulement. Il y aussi les informations diffusées par la chaîne LCI sur un écran plasma géant, les publicités, des définitions techniques intercalées entre les chapitres, les pages du carnet de Liam, un marginal qui fait dans la prophétie apocalyptique, les réminiscences d’Anna, tantôt factuelles, tantôt symboliques ou poétiques. Bref, l’auteur veut beaucoup en faire en termes de construction et de style, compliquant un peu la lecture et notre perception du sujet. Elle campe magnifiquement ses personnages mais il est permis de se demander si autant d’effets étaient la meilleure solution pour évoquer cet univers de la débrouille et si l’histoire quelque peu romantique greffée dessus n’est pas assez artificielle, bien qu’incarnant une lueur d’espoir.
Conseil de lecture pour les jeunes enfants sur le même sujet : le très bel album Toi, vole ! d'Eve Bunting.
Voir la notice

Avis : **